mardi 27 novembre 2007

L'accord Olivennes,un tigre de papier

L'accord Olivennes est effectivement historique : au mieux, il entraînera les ventes musicales de la FNAC dans les profondeurs de sa propre comptabilité, au pire, il plongera l'Hexagone parmi les nations-parias de la création immatérielle.

Les détails de cet accord ont été remarquablement décortiqués sur le Net et dans la presse française (voir cet article de l'Expansion). La lecture du chat de Denis Olivennes paru dans le Monde a surtout déclenché mon hilarité. Tout le long, le patron de la FNAC a répondu indirectement et botté en touche, accumulant analogies et parallélismes avec une rhétorique bien huilée. A aucun moment, il n'a expliqué comment séduire les consommateurs, ou au moins comment muer ces P2Pirates en acheteurs. Bref, une démarche plus maccarthyste que mercatique. L'ère de l'agitateur indépendant est bel et bien révolue...

Certes, des myriades d'opinions diffusées sur le Net ne sont point représentatives de quelque réalité globale; mais si j'étais Denis Olivennes, je m'inquiéterais un tantinet des multiples volontés de boycott personnel manifestées depuis 48h dans la quasi-totalité des forums, notamment contre la FNAC. A plusieurs reprises, le secteur phonographique a sous-estimé le refus voire la répugnance des consommateurs envers ses rentes mirobolantes de situation, ses pratiques ultra-protectionnistes et sa notoriété aujourd'hui plus proche de Pinochet que de Mandela.

Formés à l'économie physique comme leurs homologues de la RIAA et du MPAA, les PDG de l'industrie musicale française – et bon nombre d'artistes de renom ! - démontrent une fois de plus leur incapacité à penser la culture en termes de flux monétisables...A croire que tout ce beau monde n'a guère perçu les auditeurs devenir des audionautes. Les boss de l'entertainement sont encore persuadés que le Net est une plage de contrebande aisément contrôlable par une armada de policiers...Pendant que d'autres rivages, d'autres ports et d'autres bases sous-marines auront été crées ailleurs avec quelques lignes de code.

Visant à rendre le téléchargement « pirate » plus compliqué, l'accord Olivennes espère barrer la route à l'éléphant quitte à laisser passer quelques souris. Or, le téléchargement est un domaine où la montée en grade est extrêmement rapide, le néophyte devenant très vite un vétéran, côté développeur comme côté utilisateur. Au fur et à mesure, l'un comme l'autre acquièrent une expérience, une assurance et une cyberculture générale de plus en plus solides et évolutives. Sous peu, les signataires de cet accord se gargariseront d'une baisse sensible du nombre de P2Pistes...Puis, dans quelques semaines tout au plus quelques mois, quelque agoraphobe développeur en T-shirt noir, cheveux bleux et visage piercé, créera un protocole de téléchargement encore plus underground, attirant des fourmis rouges par millions. Et c'est reparti comme en 14 !...La preuve historique par Napster, Kazaa, eMule et aujourd'hui Bittorent et la récupération des données des plate-formes de streaming (Deezer, Myspace, etc).

Dès lors, inûtile de s'indigner ou de se féliciter de cet accord Olivennes : pour la simple et bonne raison qu'il ne changera absolument rien à moyen ou long terme. Seule la Fédération Nationale des Arts Contemporains (?) pourrait s'en mordre les doigts.

Des taxes sur les supports vierges à cet accord Olivennes en passant par le flicage permanent de l'internaute gaullois, le pays d'Astérix figurerait bientôt parmi les terres interdites de la création numérique à fortiori culturelle. Les dommages collatéraux seraient aussi profonds qu'irréversibles, car les nombreuses plate-formes de recherche, de travail collaboratif et de distribution musicale gratuite (laboratoires publics et privés, développeurs open source, Jamendo, etc) utilisant la technologie peer-to-peer seraient alors tentées par quelque délocalisation en Belgique, en Espagne, au Royaume-Uni, en Italie ou en Inde; risque de dépendance voire de suicide technologique de l'Hexagone en sus.

Heureusement, le rapport du patron de la FNAC comporte deux positives recommandations :

- une visibilité accrue des offres légales en ligne,
- et le raccourcissement de la chronologie de distribution des oeuvres cinématographiques.

Malheureusement, Denis Olivennes et ses compagnons oublient trop souvent quelques fondamentaux.

Cessons d'abord cette fameuse analogie à l'emporte-pièce :« télécharger un album, c'est comme voler un CD. » Si je dérobe votre CD dans votre sac, vous avez effectivement perdu tant le support que l'oeuvre musicale. Quand je convertit ou télécharge un MP3, le fichier initial est toujours dans votre master, dans votre CD, dans votre PC ou dans votre clé USB.

Mettons également fin à ce mensonge éhonté de l'industrie phonographique :« le téléchargement nuit à la création musicale ». Ici, je m'adresse en particulier aux nombreux artistes ayant avalé cette énorme couleuvre. Pour peu qu'ils soient curieux - et utilisent Google Translate pour les francophones pur jus - je leur conseille amplement de lire cette brillante étude canadienne démontrant à quel point le peer-to-peer booste les ventes musicales. Des études similaires menées dans toute l'Europe de l'ouest - sauf en France, une exception culturelle de plus ? - ont abouti aux mêmes conclusions.

Dans mon cas personnel, mes féroces années de téléchargement sont aussi celles où j'ai le plus dépensé en magazines musicaux, regardé les chaînes musicales au milieu de la nuit et investi en CD ensuite rippés en MP3 (minimum 192 Ko/s). J'ai également constaté que mes amis et mes collègues les plus téléchargeurs disposent très souvent d'une CDthèque himalayenne. Les artistes indépendants échappent largement aux radars des P2Pistes à cause de leurs volumes de ventes, insignifiants comparativement à une PJ Harvey ou un Radiohead...qui ne dépasse que très péniblement les 400 000 exemplaires physiques vendus. La quasi-totalité des musiciens présents sur Myspace sont introuvables sur eMule, WinMX, Limewire ou Bittorrent. Dès lors, l'audionaute préfère nettement se ruer vers le site de l'artiste, vers Amazon/iTunes ou chez le disquaire le plus proche.

Les pourfendeurs du téléchargement ne s'intérèssent guère aux budgets communication et culture dans lesquels la téléphonie mobile, l'Internet, les DVD, les jeux vidéo et les livres ont conquis d'immenses tranches sur les dix dernières années, et ce malgré une baisse sensible du pouvoir d'achat du consommateur français. Malheureusement, chaque fois que l'industrie musicale crie « voyez ! », les internautes et les FAI doivent expliquer et argumenter. Enfin, la création musicale aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en Suède se porte de mieux en mieux, leurs habitants sont pourtant les champions mondiaux du peer-to-peer. Au Canada, on ne peut être poursuivi en justice pour avoir téléchargé à des fins personnelles, les autorités estimant par ailleurs qu'elles ont mieux à faire que pourchasser des P2Pistes; la délinquance financière en ligne, la cyberpédophilie et les menaces terroristes étant leurs priorités.

En outre, l'informatique repose sur la reproduction intégrale et parfaite à l'infini de procédés et de données. Le bon ordinateur est celui qui copie vite et bien. Imaginez quelques secondes votre ordinateur sans la fonction copier-coller...Votre clé USB, votre baladeur MP3, votre disque dur et votre « direct-to-disk » (pour les musiciens) ne seraient d'aucune utilité, les fichiers d'installation de vos logiciels deviendraient inopérants; le pressage de CD et DVD commerciaux n'aurait pas cours, et la lecture de cet article et de vos sulfureux commentaires serait impossible...

Toutes ces possibilités techniques nous sont offertes par les diverses utilisations des fonctions de copiage et de collage.

Conçu en pleine guerre froide par des militaires et des universitaires – contrairement au Minitel - dans le but de diffuser, de transférer et de dupliquer des informations et des données à distance, le Net n'a pas été fondamentalement conçu pour vendre. Et ce malgré les incontestables et heureux succès du commerce électronique.

N'ayons pas peur des mots : la gratuité est le fluide sanguin du Net. La preuve par Agoravox, Firefox, Wikipédia, Skype, Google, Myspace, etc. Aussi longtemps que des êtres humains connectés seront animés par quelque volonté altruiste ou partageuse, l'échange et la coopération gratuites en ligne existeront, et tout le monde en bénéficiera...Sauf les statistiques du PIB et les chiffres d'affaires des marchands d'eau en bouteille qui s'en sortent plutôt bien. Pourtant, les inspecteurs de la santé nous affirment à plusieurs reprises que l'eau courante est toute aussi saine.

En fait, le Net a généré une économie non-monétaire en inflation constante, de surcroît redoutablement créative et dynamique, allumant de facto un véritable incendie philosophique.

Son big-bang a révélé toute la différence entre l'économie physique et celle numérique. Dans la première, l'envoi d'un courrier ou d'un colis postal coûte nécéssairement en temps, en énergie et en frais de transport, que nous payons avec un timbre. Dans la seconde, l'envoi d'un e-mail et de sa pièce jointe (ensuite dupliqués dans la machine du récepteur) n'a qu'un coût total négligeable en temps, en énergie et en frais de transport, car dispersé sur une multitude d'acteurs bénéficiant tous des merveilles de l'électronique : de Cisco Systems à votre facture internet via Yahoo! pour ne citer qu'eux...

Conclusion : informatique + internet (haut débit) = reproduction et transfert gratuits à l'infini de procédés et de données à une échelle mondiale en un seul clic. Seule alternative pour changer cette réalité : établir sur la Terre entière des régimes de type nord-coréen ou modifier les lois de la physique et de l'électronique.

Article publié et commenté sur Agoravox








1 commentaire:

countryboy a dit…

J'allais assez peu souvent jusqu'ici à la FNAC. Je ne suis pas pour le boycott. Je crois que je vais même y aller davantage dans le futur. Jusqu'ici, je ne m'y déplaçais que lorsque j'avais fait, sur internet, le tour des informations disponibles me permettant de m'assurer de l'intérêt d'un achat. Dorénavant, j'irai plutôt à la FNAC me renseigner sur l'intérêt d'un achat que je pourrai effectuer de chez moi sur internet.