vendredi 21 décembre 2007

Le raid cyber d'Israël en Syrie

Un cyberpiratage particulièrement ingénieux a permis à l'aviation israélienne d'aveugler toute la défense anti-aérienne syrienne.

C'est ce qu'affirme Aviation Week & Space Technology au sujet d'un raid israélien mené le 6 septembre 2007 contre « une cible stratégique syrienne ». Les informations et les assertions entourant ce genre d'opérations – y compris les miennes fortement sujettes à erreur voire à hérésie ! - doivent toujours être prises avec des pincettes, l'univers de la guerre en général, et celui de la cyberguerre en particulier étant par définition très mystérieux.

En outre, je signale au lecteur qu'il s'agit d'un article purement technologique : je ne prend parti pour aucun des protagonistes et ne m'intérèsse guère - dans ces lignes du moins, le reste ne concernant que moi – aux fondements politiques et à la teneur intrèsèque des tensions et conflits en cours au Moyen-Orient.

Mésopotamair

Depuis la guerre de Six Jours, la Syrie investit massivement dans des systèmes radars et anti-aériens de fabrication russe couvrant tout son territoire. Certes, une bonne partie de ce matériel n'est plus de la dernière mode, mais aucun pilote ne se risquerait contre probablement la plus grosse défense anti-aérienne de toute la zone Moyen-Orient et Asie centrale.

La première phase de l'opération israélienne consista en une attaque contre un radar syrien situé à Tall al-Abuad près de la frontière turque, d'abord brouillé électroniquement puis détruit par des bombes à guidage laser ou par des missiles anti-radar Harm. Une étape indispensable pour l'escadre israélienne de F-15 d'escorte et de F-16 d'attaque au sol, appareils aux cellules conventionnelles non-furtives tenus de rester indétectables durant leur trajet aller-retour. Immédiatemment après cette attaque de pénétration, tous les systèmes radars de la défense anti-aérienne syrienne cessèrent de fonctionner, et ce pendant plusieurs minutes. Cette interruption a été détectée par les avions RC-135 (des Boeing 707 spécialement dérivés pour la surveillance électronique) de l'US Air Force patrouillant constamment au-dessus de la péninsule arabe et du Golfe persique.

Les F-15Is ou F-16Is de l'Israeli Air Force (appareils de brouillage électronique participant au raid) ne peuvent à eux seuls brouiller autant de signaux sur d'aussi longues portées. Rien ne suggère que ces sites radars aient été physiquement détruits, une telle entreprise nécéssitant une véritable campagne aérienne sur toute la Syrie, pour peu que les bombardiers tactiques de l'IAF y parviennent sans alerter quiconque et sans la moindre perte. De plus, les éventuels accrochages avec l'aviation/la DCA syrienne et les multiples explosions et dégats conséquents feraient le tour des médias.

Quelques jours après le raid, plusieurs réservoirs larguables de fuel (montés sous les ailes des chasseurs-bombardiers) non-immatriculés ont été retrouvés près de la frontière turco-syrienne, confirmant l'opération et indiquant un possible couloir de sortie pour l'escadre israélienne.

Des cyber-commandos auraient-ils préalablement infiltré le territoire syrien afin de paralyser électriquement et/ou de pirater filairement quelques sites radars clés ? Cette méthode fut utilisée par les forces spéciales américaines et britanniques aux premières heures de la première Guerre du Golfe. Mais, plusieurs interventions en profondeur aussi téméraires – même pour des commandos israéliens expérimentés - auraient longtemps mobilisé beaucoup trop d'unités. Ici, il s'agit de passer totalement inaperçu en pays syrien, pas d'aller sauver des otages dans un aéroport ougandais désaffecté...

Cyberdrone

Toutefois, la surveillance anti-aérienne syrienne demeurant très centralisée – une configuration technique et hiérarchique typiquement russe – et utilisant les bandes HF et UHF, elle est donc très vulnérable au brouillage électronique et au cyberpiratage. La combinaison probable de ces deux techniques a permis à l'aviation israélienne de traverser incognito l'espace aérien syrien.

Toujours selon Aviation Week, l'IAF a eu recours à la technologie Suter développée par BAE Systems et intégré dans un drone aérien (conçu par la société américaine L-Communications) orbitant à quelques kilomètres du ciel syrien. Dans un article récent, j'avais abordé le thème de l'implication croissante de robots radiocommandés ou autonomes dans une diversité d' opérations militaires...

Au lieu d'un brouillage électromagnétique classique, Suter localise ultra-précisément les émetteurs radars de l'ennemi, intercepte les signaux inhérents, puis injecte des flux intoxicateurs d'algorithmes et de données dans la boucle interne de surveillance anti-aérienne. Via Suter, des cyberguerriers hébreux au sol observent puis modifient à loisir les données aperçues par les opérateurs syriens au point de falsifier, de déplacer ou d'effacer virtuellement la signature de l'escadre israélienne des écrans radars. Un cyberpiratage certainement facilité par la centralisation du système anti-aérien syrien. Cette description laisse un peu sur sa faim, car elle n'explique pas l'interruption des signaux radars syriens – pour peu qu'elle ait réellement eu lieu ! - évoquée plus haut et détectée par l'aéro-surveillance électronique américaine dans la région.

Il est normal que l'état hébreu ne soit guère dissert sur ses capacités de hacking. Du fait de la numérisation rapide des armées et des champs de bataille, la cyberguerre revêt désormais un caractère hautement stratégique. Que visait l'IAF pour justifier une telle ruse ?

Syrianium

L'hypothèse envisagée fut celle d'un important stock d'armes approvisionnant le Hezbollah libanais, mais celle retenue aujourd'hui porte sur une petite centrale nucléaire en construction à Dayr as-Zawr avec le concours de la Corée du nord...qui a ouvertement condamné le raid israélien tandis que la Syrie restait bouche cousue jusque-là !

Des photographies de satellittes commerciaux du lieu visé (situé près de l'Euphrate à 145 km de la frontière irakienne) prises avant et après le raid démontrent qu'un bâtiment a disparu et que le terrain afférent a ensuite été damé au bulldozer. Les officiels israéliens affirment que l'installation syrienne était entourée d'un tel secret qu'aucune DCA n'avait été assignée à sa protection; ils doutent d'une quelconque implication de l'Iran dans sa conception.

Israël est un habitué de ces tests grandeur nature de nouveaux armements et des défenses anti-aériennes arabes qui, corollairement, envoient un signal fort à Damas et à Téhéran. En 1981, l'escadre israélienne de F-15 et de F-16 en route pour la centrale nucléaire irakienne d'Osirak survola la Jordanie, les avions se rapprochèrent suffisamment pour imiter la signature radar d'un jet commercial. Passablement découvert par la surveillance radar syrienne lors de leurs contournements des DCA de Syrie et d'Irak, l'un des pilotes israéliens parlant parfaitement arabe affirma aux opérateurs qu'il ne s'agissait que d'un vol d'entraînement jordanien. A l'époque, l'IAF fit usage des toutes premières bombes à guidage laser contre le site d'Osirak puis rentra en Israël par une route directe.

Lancé le 11 juillet 2007, le satellitte israélien Ofeq-7 est doté de technologies avancées d'imagerie optico-électronique et d'une résolution multi-spectrale inférieure à 50 cm. Il permet aux bombardiers IAF d'intégrer recoupements cartographiques à haute définition et guidages combinés laser et GPS pour la planification et la visée lors d'attaques au sol de précision. On peut donc supposer qu'Israël ait également usé des premières munitions dites « intelligentes ».

Cette opération israélienne et son déploiement de méthodes très high tech a certainement eu un impact psychologique majeur sur l'Iran, gros acheteur comme la Syrie de systèmes anti-aériens de manufacture russe tels les redoutables Tor-M1, Pachora-2A, SA-6, SA-10 et S-300 à longue portée. Des experts russes planchent activement sur ce raid du 6 septembre 2007, bond technico-tactique dans l'usage de la guerre électronique et de la cyberguerre.

En savoir plus :

  1. Aviation Week & Space Technology : « Why Syria's Air Defenses Failed to Detect Israelis »

  2. Aviation Week & Space Technology : « How Israel Whacked Syria: Part Two »

  3. Aviation Week & Space Technology : « U.S. Watches Israeli Raid, Provides Advice »


Article publié et commenté sur Agoravox



1 commentaires:

Frédéric a dit…

Juste au sujet des BGL, leur usage remonte à la guerre du Vietnam :)