mardi 27 novembre 2007

L'accord Olivennes,un tigre de papier

L'accord Olivennes est effectivement historique : au mieux, il entraînera les ventes musicales de la FNAC dans les profondeurs de sa propre comptabilité, au pire, il plongera l'Hexagone parmi les nations-parias de la création immatérielle.

Les détails de cet accord ont été remarquablement décortiqués sur le Net et dans la presse française (voir cet article de l'Expansion). La lecture du chat de Denis Olivennes paru dans le Monde a surtout déclenché mon hilarité. Tout le long, le patron de la FNAC a répondu indirectement et botté en touche, accumulant analogies et parallélismes avec une rhétorique bien huilée. A aucun moment, il n'a expliqué comment séduire les consommateurs, ou au moins comment muer ces P2Pirates en acheteurs. Bref, une démarche plus maccarthyste que mercatique. L'ère de l'agitateur indépendant est bel et bien révolue...

Certes, des myriades d'opinions diffusées sur le Net ne sont point représentatives de quelque réalité globale; mais si j'étais Denis Olivennes, je m'inquiéterais un tantinet des multiples volontés de boycott personnel manifestées depuis 48h dans la quasi-totalité des forums, notamment contre la FNAC. A plusieurs reprises, le secteur phonographique a sous-estimé le refus voire la répugnance des consommateurs envers ses rentes mirobolantes de situation, ses pratiques ultra-protectionnistes et sa notoriété aujourd'hui plus proche de Pinochet que de Mandela.

Formés à l'économie physique comme leurs homologues de la RIAA et du MPAA, les PDG de l'industrie musicale française – et bon nombre d'artistes de renom ! - démontrent une fois de plus leur incapacité à penser la culture en termes de flux monétisables...A croire que tout ce beau monde n'a guère perçu les auditeurs devenir des audionautes. Les boss de l'entertainement sont encore persuadés que le Net est une plage de contrebande aisément contrôlable par une armada de policiers...Pendant que d'autres rivages, d'autres ports et d'autres bases sous-marines auront été crées ailleurs avec quelques lignes de code.

Visant à rendre le téléchargement « pirate » plus compliqué, l'accord Olivennes espère barrer la route à l'éléphant quitte à laisser passer quelques souris. Or, le téléchargement est un domaine où la montée en grade est extrêmement rapide, le néophyte devenant très vite un vétéran, côté développeur comme côté utilisateur. Au fur et à mesure, l'un comme l'autre acquièrent une expérience, une assurance et une cyberculture générale de plus en plus solides et évolutives. Sous peu, les signataires de cet accord se gargariseront d'une baisse sensible du nombre de P2Pistes...Puis, dans quelques semaines tout au plus quelques mois, quelque agoraphobe développeur en T-shirt noir, cheveux bleux et visage piercé, créera un protocole de téléchargement encore plus underground, attirant des fourmis rouges par millions. Et c'est reparti comme en 14 !...La preuve historique par Napster, Kazaa, eMule et aujourd'hui Bittorent et la récupération des données des plate-formes de streaming (Deezer, Myspace, etc).

Dès lors, inûtile de s'indigner ou de se féliciter de cet accord Olivennes : pour la simple et bonne raison qu'il ne changera absolument rien à moyen ou long terme. Seule la Fédération Nationale des Arts Contemporains (?) pourrait s'en mordre les doigts.

Des taxes sur les supports vierges à cet accord Olivennes en passant par le flicage permanent de l'internaute gaullois, le pays d'Astérix figurerait bientôt parmi les terres interdites de la création numérique à fortiori culturelle. Les dommages collatéraux seraient aussi profonds qu'irréversibles, car les nombreuses plate-formes de recherche, de travail collaboratif et de distribution musicale gratuite (laboratoires publics et privés, développeurs open source, Jamendo, etc) utilisant la technologie peer-to-peer seraient alors tentées par quelque délocalisation en Belgique, en Espagne, au Royaume-Uni, en Italie ou en Inde; risque de dépendance voire de suicide technologique de l'Hexagone en sus.

Heureusement, le rapport du patron de la FNAC comporte deux positives recommandations :

- une visibilité accrue des offres légales en ligne,
- et le raccourcissement de la chronologie de distribution des oeuvres cinématographiques.

Malheureusement, Denis Olivennes et ses compagnons oublient trop souvent quelques fondamentaux.

Cessons d'abord cette fameuse analogie à l'emporte-pièce :« télécharger un album, c'est comme voler un CD. » Si je dérobe votre CD dans votre sac, vous avez effectivement perdu tant le support que l'oeuvre musicale. Quand je convertit ou télécharge un MP3, le fichier initial est toujours dans votre master, dans votre CD, dans votre PC ou dans votre clé USB.

Mettons également fin à ce mensonge éhonté de l'industrie phonographique :« le téléchargement nuit à la création musicale ». Ici, je m'adresse en particulier aux nombreux artistes ayant avalé cette énorme couleuvre. Pour peu qu'ils soient curieux - et utilisent Google Translate pour les francophones pur jus - je leur conseille amplement de lire cette brillante étude canadienne démontrant à quel point le peer-to-peer booste les ventes musicales. Des études similaires menées dans toute l'Europe de l'ouest - sauf en France, une exception culturelle de plus ? - ont abouti aux mêmes conclusions.

Dans mon cas personnel, mes féroces années de téléchargement sont aussi celles où j'ai le plus dépensé en magazines musicaux, regardé les chaînes musicales au milieu de la nuit et investi en CD ensuite rippés en MP3 (minimum 192 Ko/s). J'ai également constaté que mes amis et mes collègues les plus téléchargeurs disposent très souvent d'une CDthèque himalayenne. Les artistes indépendants échappent largement aux radars des P2Pistes à cause de leurs volumes de ventes, insignifiants comparativement à une PJ Harvey ou un Radiohead...qui ne dépasse que très péniblement les 400 000 exemplaires physiques vendus. La quasi-totalité des musiciens présents sur Myspace sont introuvables sur eMule, WinMX, Limewire ou Bittorrent. Dès lors, l'audionaute préfère nettement se ruer vers le site de l'artiste, vers Amazon/iTunes ou chez le disquaire le plus proche.

Les pourfendeurs du téléchargement ne s'intérèssent guère aux budgets communication et culture dans lesquels la téléphonie mobile, l'Internet, les DVD, les jeux vidéo et les livres ont conquis d'immenses tranches sur les dix dernières années, et ce malgré une baisse sensible du pouvoir d'achat du consommateur français. Malheureusement, chaque fois que l'industrie musicale crie « voyez ! », les internautes et les FAI doivent expliquer et argumenter. Enfin, la création musicale aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en Suède se porte de mieux en mieux, leurs habitants sont pourtant les champions mondiaux du peer-to-peer. Au Canada, on ne peut être poursuivi en justice pour avoir téléchargé à des fins personnelles, les autorités estimant par ailleurs qu'elles ont mieux à faire que pourchasser des P2Pistes; la délinquance financière en ligne, la cyberpédophilie et les menaces terroristes étant leurs priorités.

En outre, l'informatique repose sur la reproduction intégrale et parfaite à l'infini de procédés et de données. Le bon ordinateur est celui qui copie vite et bien. Imaginez quelques secondes votre ordinateur sans la fonction copier-coller...Votre clé USB, votre baladeur MP3, votre disque dur et votre « direct-to-disk » (pour les musiciens) ne seraient d'aucune utilité, les fichiers d'installation de vos logiciels deviendraient inopérants; le pressage de CD et DVD commerciaux n'aurait pas cours, et la lecture de cet article et de vos sulfureux commentaires serait impossible...

Toutes ces possibilités techniques nous sont offertes par les diverses utilisations des fonctions de copiage et de collage.

Conçu en pleine guerre froide par des militaires et des universitaires – contrairement au Minitel - dans le but de diffuser, de transférer et de dupliquer des informations et des données à distance, le Net n'a pas été fondamentalement conçu pour vendre. Et ce malgré les incontestables et heureux succès du commerce électronique.

N'ayons pas peur des mots : la gratuité est le fluide sanguin du Net. La preuve par Agoravox, Firefox, Wikipédia, Skype, Google, Myspace, etc. Aussi longtemps que des êtres humains connectés seront animés par quelque volonté altruiste ou partageuse, l'échange et la coopération gratuites en ligne existeront, et tout le monde en bénéficiera...Sauf les statistiques du PIB et les chiffres d'affaires des marchands d'eau en bouteille qui s'en sortent plutôt bien. Pourtant, les inspecteurs de la santé nous affirment à plusieurs reprises que l'eau courante est toute aussi saine.

En fait, le Net a généré une économie non-monétaire en inflation constante, de surcroît redoutablement créative et dynamique, allumant de facto un véritable incendie philosophique.

Son big-bang a révélé toute la différence entre l'économie physique et celle numérique. Dans la première, l'envoi d'un courrier ou d'un colis postal coûte nécéssairement en temps, en énergie et en frais de transport, que nous payons avec un timbre. Dans la seconde, l'envoi d'un e-mail et de sa pièce jointe (ensuite dupliqués dans la machine du récepteur) n'a qu'un coût total négligeable en temps, en énergie et en frais de transport, car dispersé sur une multitude d'acteurs bénéficiant tous des merveilles de l'électronique : de Cisco Systems à votre facture internet via Yahoo! pour ne citer qu'eux...

Conclusion : informatique + internet (haut débit) = reproduction et transfert gratuits à l'infini de procédés et de données à une échelle mondiale en un seul clic. Seule alternative pour changer cette réalité : établir sur la Terre entière des régimes de type nord-coréen ou modifier les lois de la physique et de l'électronique.

Article publié et commenté sur Agoravox








vendredi 23 novembre 2007

Majority Report ou l'affaire Blackburn (2)



Transféré dans la salle d’interrogatoire après son arrestation, Jeffrey Cunningham n’émit qu’une phrase courte : « Mon silence attend mon avocat ». Ce dernier, en déplacement à Johannesburg, n’arriverait qu’en fin d’après-midi. Derrière la vitre sans teint, Yasmina pesta auprès de la divisionnaire Jackson et de l’inspecteur O’Maley : « Prévoyant, le gars. Il a du contacter son avocat cette nuit ou tôt ce matin. »

Affalée dans son fauteuil, les pieds sur la table, une enième cigarette entre les lèvres, Yasmina ruminait diverses hypothèses sans fin. Un SMail fit vibrer son omniphone personnel.

La météo s’était apaisée mais demeurait férocement grisâtre. L’inspecteur se rendit dans un pub irlandais situé au beau milieu du marché asiatique. Elle reconnut un mince visage presque anguleux, quelques tâches de rousseur et de longs cheveux châtains clairs. Elle n’a jamais su pour qui travaillait cette indéfectible et remarquable informatrice, surgissant toujours au bon endroit et au bon moment.

- Salut, Yazz.
- Comment va, Thanon ?
- Assied-toi. Je te sens en ébullition.
- C’est le cas.
- Que puis-je faire pour vous, Inspecteur Azir ?
- La cyberdivision a tout fait pour reconstituer les déplacements de Cunningham en se basant sur les géolocalisations successives de son mobile, en ligne comme en veille.C’est le vide absolu. Rien dans ses coms depuis deux jours jusqu’au moment où il a payé son rechargement électrique. Il a du éteindre son omniphone durant tout ce temps.

- Peut-être qu’il a provisoirement utilisé une puce anonymisante ou qu’il a emprunté un de ces omniphones furtifs fabriqués au Brésil, en Ukraine ou en Fédération de Corée.
- J’ai envisagé ce cas de figure. En matières de coms, j’ai la nette impression que nos cyberdivisions décrochent de plus en plus.
- Normal. Grâce à la profusion de standards, de protocoles, de mobiciels et de technologies à notre disposition, on peut tout à fait se passer d’un fournisseur de coms, et faire longtemps la nique à vos cyberdivisions et au GCHQ, pour peu qu’on soit un bon bidouilleur. Ça devait être invivable les coms à l’époque de nos parents...

Un tilt jaillit des pensées de l’inspecteur. « C’est probablement pour cela que Cunningham recherchait son mobile dans la voiture à la station électrique, ne l’ayant pas retrouvé dans ses poches ».
- Pire : à l’époque de nos grand-parents.
- Et en plus, elles étaient facturées !...Aucun registre intéréssant dans sa bagnole ?
- Que nenni. Il roule avec une Ford Mondéo de 2007 qui a appartenu à son père et qu’il a bichonné depuis. Pas de GPS ramifié évidemment.

- Tous les garçons et filles savent exploser un GPS ramifié dès leur première voiture. Si nos parents avaient su...
- Si nos ex savaient. Nos actuels aussi d’ailleurs...
- Fais leur confiance, ils ne se privent pas non plus.
- Je sais. Mais, je préfère évoquer ce qui me concerne.

Thanon sourit malicieusement dans sa pinte, Yasmina aussi.

- T’aurais vraiment pas une astuce pour les coms de Cunningham ?
- Dis, j’ai l’air d’une rubrique FAQ ?
- Franchement, je serai toi j’en ferai ma vocation.
- Vivement des inspecteurs open source, ils coûteront moins chers à la nation.
- Salope !
- Tu vas me boucler pour outrage à agent ?
- Pour foutage de complexes à agent...Après que j’ai retrouvé cette petite Blackburn. Elle peut être déshydratée ou gravement blessée.

- En espérant qu’elle soit encore en vie.

Dehors, une pluie fine tombait. Thanon déplia une feuille transparente qui s’aplanit et durcit aussitôt, l’effleura avec son stylo numérique, écrivit un login et un mot de passe au bas de la page vierge, accéda à une page d’e-mail puis à un brouillon de message multimédia. Le zoom 3D survola une chronocarte animée du district.

- Tu connais sûrement la zone industrielle ouest à 115 km d’ici ?
- Oui. Ce sont les usines intelligentes nanotech et biotech.
- Elles s’autocontrôlent parfaitement, interagissent en continu via des liaisons satellittaires avec d’autres usines du même type et des centres de décision dispersés sur plus d’une cinquantaine de pays. Il peut s’écouler des semaines avant qu’un être humain se pointe sur cette voie express menant là-bas.

- En fait, la voie express et la façade ouest de la ZI sont réservées à l’accès des véhicules particuliers et de service. Les camions pilotés et les robots-camions assurant la grosse logistique sont tenus de faire de larges détours pour emprunter l’autoroute et la façade est. Cette directive leur a été imposée par mesure de sécurité car la voie ouest traverse la ville. Un camion qui se renverserait, entrerait en collision ou prendrait feu, son chargement bio ou nano qui se déverserait sur la chaussée, et c’est peut-être une catastrophe sans fin. La distance entre les deux façades est de 8 km.
- C’est une immense super-forteresse cette ZI. Les murs extérieurs de chaque bâtiment font au moins 80 cm d’épaisseur, les bâtiments sont tous anti-NBC (Nucléaire Bactériologique Chimique), les sas d’entrée sont hautement blindées et étanches. Il semble que le chef de la sécurité soit une IA (Intelligence Artificielle)...
- Plus exactement, une savante organisation collective de plusieurs IA et de vigidrones que la police, les pompiers et les brigades des risques sanitaires et technologiques peuvent contrôler à distance le cas échéant. Malheureusement, ce cas échéant n’inclue pas une gamine séquestrée...Pourquoi t’intéresses-tu à cette ZI ?

- Le bruit court qu’une branche écologiste radicale prépare une grosse bêtise quelque part en Europe contre une installation biotech ou nanotech. Les branches modérées sont également obsédées par ce genre de ZI mais procèdent différemment. Avec l’appui des cabinets d’avocats qui ont poussé Yoogle dans les crochets de la loi anti-trust, ils comptent poursuivre ces usines et leurs multiples opérateurs pour non-respect des protocoles de Toronto et de Macao.
- Si je me rappelle bien, le premier c’est sur les risques et les nuisances bio et nano, le second sur la réduction de la signature écologique des activités industrielles ?
- Exact. Les écolos sont persuadés qu’une de ces usines causera inévitablement un Tchernobyl nano ou bio. C’est pourquoi ils rassemblent, analysent et diffusent des tas d’infos à leur sujet.
- Souvent mais pas toutes véridiques.
- Il y a 10 jours, j’ai vidéochaté avec l’un d’eux sur infranet. Dans le milieu, on le surnomme « Nanobiotic ». Un gars charismatique et très pertinent, malgré sa relation un peu conflictuelle avec la littérature scientifique. Il m’a filé une chronocarte thermo-énergétique de cette ZI. Hier soir, je m’amusais à zoomer sur cette carte, accédant aux historiques détaillées thermiques, énergétiques et même domotiques de chaque structure. C’est par hasard que je me suis intéréssé au bâtiment 27, juste après avoir reçu ton SMail.

Yasmina se leva pour commander deux autres bières, découvrit sa montre sous le manche de sa veste, et passa son poignet au-dessus d’un hémisphère translucide posé sur le comptoir. La borne de paiement émit un bip mélodique en affichant le montant de l’addition.
- Continue, Thanon.
- Comme beaucoup d’autres, le bâtiment 27 comporte des modules d’habitation, c-à-d une soixantaine de chambres, une vingtaine de bureaux et quelques cuisines automatisées que les personnels de maintenance et de reconfiguration doivent utiliser lors de leurs missions longues. Ces dispositions sont censées circonscrire toute contamination en cas d’accident lors de leur présence. Ces modules n’ont été occupés que sept fois cette année, toujours par des effectifs allant de 20 à 50 personnes environ. Rien depuis deux mois, sauf depuis hier après-midi à 17h56 où leur système domotique a été réactivé, mais apparemment pour une seule pièce. Ce qui n’est jamais arrivé depuis la construction de ces usines. Ce système était encore en activité ce matin vers 9h. Impossible d’en savoir plus sur ce document, il faut accéder aux consoles domotiques sur place.

- La petite Helen a été enlevée hier vers 16h20. Du domicile des Blackburn, vers la sortie ouest de ville jusqu’à cette ZI, il y a un peu plus d’une heure de trajet en roulant normalement...16h30-17h56. Pas mal, mais ça ne prouve rien. Par ailleurs, je me suis suffisamment plantée pour aujourd’hui.
- A la sortie ouest de la ville, la vidéosurveillance et l’ANPR sont plus que médiocres. Sur la voie express, elle est carrément inexistante.
- Les administrations et les collectivités n’ont jamais pu s’accorder sur les budgets de déploiement de la technosurveillance sur ce tronçon ouest simplement parce qu’il est très peu fréquenté. Par contre, il y a tout ce qu’il faut côté est : caméras, ANPR, drones, détecteurs de particules...Le moindre pet d’un routier est instantanément transmis aux cyberdivisions, au Mi-5 et aux brigades des risques. J’espère que cette affaire Blackburn donnera une bonne leçon à tous ces politiciens...
- Alors, soit Cunnigham le savait, soit il a été chanceux...Et la petite Helen malchanceuse...De toute façon, ta cyberdivision n’aurait rien vu.
- A mes yeux, c’est là que le bat blesse. Je doute fort qu’il s’agisse de chance.
- Pourquoi ?

Sur une table inoccupée derrière Thanon, Yasmina aperçut la une sportive du Daily Sun laisser place à l’affaire Helen Blackburn et à une photo d’elle dans une colonne. Elle récupéra le journal, le parcourut rapidement en poursuivant son propos.
- La technosurveillance au centre-ville par exemple, nous savons tous qu’elle existe. La preuve par les vidéos jointes à nos amendes. Dans ta vie, t’en as vu combien de ces méchants joujous ?

- Très peu, en effet. En tout cas pas avant que je devienne une hackeuse. Ils sont tellement minuscules, parfois mobiles et toujours fondus dans le décor...
- Dans ce marché, je suis incapable de te dire où se trouve la vidéosurveillance, je ne te parle pas du reste. Chaque jour, je ne fais que présupposer des positions des caméras sur tout district lors des contrôles vidéo avec la cyberdivision. On a chopé bon nombre de hackers, de gangsters et de terroristes doués grâce à ces systèmes. Or, Cunningham n’a rien d’un gangster ou d’un hacker, pas même d’un geek .
- Nous sommes tous plus ou moins geek.
- Comparativement à nos parents et à nos grand-parents, oui. Je te l’accorde. Mais que Cunningham devienne subitement aussi rusé que James Bond, je n’avale pas. Ce qui me pousse à penser qu’il n’est pas seul dans cette affaire Blackburn.

- Bien vu.
- De plus, comment un pédophile garderait ou oublierait dans sa bagnole le blouson, de surcroît biométrique d’une fillette activement recherchée ? Même élue Premier Ministre, cette petite Blackburn serait moins visible. Tu veux mon avis : il pue la diversion ce Cunningham.

- Fantastique ! Ta cognition revient. Je peux continuer à t’en mettre plein la vue ?
- Non !

Les deux femmes se défièrent du regard avec ironie et amusement.

- Alors, je continue. Comme je te l’ai dit, seuls quelques contrôleurs et du personnel de maintenance peuvent accéder aux bâtiments de la ZI ouest. L’hypermarché Premium dans lequel travaille Cunningham a des contrats avec plusieurs de ces usines pour quelques gammes de produits pharmaceutiques. Premium a deux contrôleurs qui doivent superviser et coordonner les productions avec des centaines d’entreprises et d’usines dans le monde et se rendre à la ZI ouest quelques fois par an...
- Et qui détiennent nécéssairement toutes les accréditations pour y entrer et sortir à volonté.
- L’un d’eux est en mission pour 15 jours en Asie. L’autre est parti à la retraite la semaine dernière. Son futur remplaçant est un trésorier-comptable nommé Jeffrey Cunningham.

Yasmina manqua d’avaler de travers, toussant et larmoyant pendant une quinzaine de secondes devant une Thanon narquoise.
- Bon sang ! Je ne savais pas ça. Tu l’as eu comment cette info ?
- Nous n’avons pas la même culture du renseignement.
- Thanon, tu es la belle et la bête.
- Je sais, je sais. Nous aurons l’occasion de parler de Helen Blackburn. Cette petite a beaucoup de choses à dire, mais elle ne le sait pas encore. Dans un peu plus d’une heure, je publie mes théories sous mon pseudo habituel. J’aurais peut-être le scoop, et toi la fillette.

- Quel cynisme !...Agent Thanon ?
- Je suis celle que vous voudrez, Inspecteur...Et je suis gratuite.
- Une call-girl open source ?
- Oh !...Je ne te recontacterais plus jamais.
- Je t’ai à peine effleuré.
- Dégage !

Son écouteur sans fil dans son oreille, Yasmina courut sous une pluie presque battante en hurlant : « Jackson, je veux une équipe A et une ambulance prêtes à partir sur-le-champ ! Trouve-moi un mandat de perquisition, s’il te plaît. Je t’expliquerai et te transmettrai tout dans 5 mn. »

Quand elle parvint au parking souterrain du commissariat, sa voiture banalisée de service, six véhicules de patrouille, une ambulance et un festival de girophares l’attendaient. Sirènes à fond, les huit véhicules s’élancèrent à toute vitesse vers la zone industrielle ouest. A bord avec elle, les inspecteurs O’Maley et Brown, suivis de près par les Constable Jenkins et Owen, et les sergents Singh, Talley et Burrows de la cyberdivision.

Son omniphone connecté à l’écran du siège avant, Yasmina s’entretenait avec la divisionnaire Jackson. Quinze minutes plus tard, elle reçut un mandat de perquisition par SMail sécurisé du Palais de Justice. Le document légal authentifié s’imprima sur une feuille électronique transparente dans la poche intérieure de sa veste. A environ deux kilomètres de la ZI, elle signifia le mandat de perquisition aux IA des usines intelligentes, qui le retransmirent à tous leurs opérateurs dans le monde entier, ouvrirent la grille de sécurité à l’approche des huit véhicules et la refermèrent derrière eux, puis désactivèrent les sécurités extérieures et les vigidrones autour du bâtiment 27. L’armada d’officiers s’engouffra dans les couloirs et les ascenseurs, criant « Helen ! » et fouillant les locaux aussi vite qu’elle pouvait.

Simultanément, le sergent Singh ouvrit le coffre de sa voiture et projeta quatre boules grosses comme des ballons de basket, aux couleurs changeantes et en matériaux indéfinissables. Une fois en l’air, celles-ci déployèrent deux tuyères rétractables et orientables, planèrent quelques instants en stationnaire telles des libellules, se propulsèrent dans le bâtiment et devancèrent les perquisiteurs avec une manoeuvrabilité et une vitesse plus surprenantes que le vol lui-même. L’un d’eux rejoignit ses collègues de chair dans un ascenseur juste avant la fermeture des portes. Doté de deux mini-réacteurs à poussée vectorielle, d’une charmante IA intégrée et d’une efficace panoplie hi-tech (caméras thermique et CCD, détecteur-analyseur morphobiométrique, microphone directionnel à réglage ultrafin, radar actif, etc), le Blackeye était le drone de reconnaissance policière par excellence. Grâce à leurs omniphones et aux ordinateurs embarqués dans leur véhicule, Singh et Talley analysaient les données et les images retransmises par les éclaireurs aéroterrestres.

Yasmina accéda à une console intérieure murale près du sas d’entrée et connecta son omniphone. Le plan complet en 3D du bâtiment défila sur son écran. Elle actionna la molette des haut-parleurs et prit aussitôt la parole : « Helen. Helen Blackburn. Je m’appelle Yasmina et je suis officier de police. Je suis venue te ramener à la maison. Si tu m’entends, crie et frappe fort à la porte. »

Elle répéta son message à plusieurs reprises, chacune espacée d’une minute afin que le balayage microphonique ultra-sensible des Blackeye détecte quelque chose. L’un deux, précédant quatre de ses compagnons biologiques au troisième étage, perçut des tambourinages et des cris étouffés provenant du niveau supérieur : « Par ici...Je suis là...S’il vous plaît ».

Les officiers entendirent la voix de Talley crépiter dans leurs écouteurs : « Elle est vivante ! Quatrième étage...Dans l’une des pièces en milieu de couloir. ».

Ce fut ensuite celle de Yasmina qui venait d’accéder au plan domotique du bâtiment : « La 49 ! C’est une chambre de sûreté. La porte est protégée par un mot de passe et une reconnaissance biométrique. Burrows, fonce !...Infirmiers ! »

A elle seule, la mallette métallique de Burrows remplirait un musée d’électronique. Après quelques minutes de tripatouillage sur la console d’entrée, les portes blindées de la chambre 49 s’ouvrirent.

Helen Blackburn était là. Tremblotante, en larmes, mais debout dans une chambre confortable sans fenêtres, équipée d’une salle de bains, d’un frigo bien rempli, d’un bureau, d’un téléviseur passif et d’un omniphone fixe inopérant. Elle n’avait pas été maltraitée, juste séquestrée. La fillette se jetta dans les bras de Yasmina.

« Viens, ma chérie. Je te ramène chez Papa et Maman ».

Quelques heures plus tard, deux documents multimédia diffusés sur YouCop et sur Eurovox par « crime_time » avaient déjà été visionnés plus de 3 millions de fois et commentés par plus de 70 000 cybernautes.

Une semaine plus tard, dans un parc surplombant la ville.
- Il fallait à tout prix que tu la retrouves.
- Pourquoi ?
- Cette fillette est un immense bond pour la Bourse et un grand pas pour l’humanité.
- Pourquoi ?
- Elle n’est jamais tombée malade et n’a pas encore eu besoin de médicaments.

A suivre

Lire l'épisode précédent...

Article publié et commenté sur Agoravox


jeudi 15 novembre 2007

Majority Report ou l'affaire Blackburn (1)



Un tempérament un peu soupe-au-lait, des traits légèrement durs qui la rendent néanmoins sexy, jugée aussi ravissante qu'odieuse par ses collègues, l'inspecteur Yasmina Azir n'en suscite pas moins leur profond respect et un certain attachement.

La ténébreuse policière dirigeait l'enquête sur la disparition de Helen Blackburn, 8 ans, qui pédalait hier après-midi près de la résidence familiale. Sa mère avait détourné le regard quelques instants pour répondre à un bref coup de fil. Un plan alerte-enlèvement fut déclenché. Dans les médias, sur les sites d'infomédiaires, dans les journaux électroniques et dans tous les affichages interactifs, une photographie 3D pivotante et des informations détaillées sur la fillette apparurent régulièrement.

Yasmina redoutait plus un perpétuel sentiment de culpabilité que les foudres de la presse ou l'épée de Damoclès de sa hiérarchie. D'autant plus que la petite Helen est dans la même classe que son fils. Comment lui expliquer qu'elle n'avait pas réussi à retrouver sa camarade ?

Il pleuvait des cordes. Ses essuie-glaces dataient de la préhistoire. Ses pneus aussi. Sa ceinture à peine détachée, des flashes encerclèrent son véhicule. Les Constable Jenkins et Owen l'aidèrent à franchir la meute affamée de journalistes. Une fois à l'intérieur, Yasmina se dirigea prestement vers un local hermétiquement clos, saturé d'ordinateurs et occupé par une dizaine de cyberflics. Le colossal Lieutenant Okwandjo la rejoignit dans un angle de la pièce.

- Quoi de neuf ?
- Rien. Les Blackburn reçoivent des visites, des e-mails et des coups de fils de soutien en
continu
depuis la disparition de leur fillette.

- Et la vidéosurveillance ?
- Pas grand-chose jusqu'ici. Aucune caméra ne couvrait nettement leur jardin.On a
analysé toutes
les vidéos sur les quinze derniers jours. La reconnaissance biométrique et l'ANPR
ont identifié
tous les habitués du quartier ainsi que leurs proches. Ils n'ont tilté
que pour des véhicules et des
employés de la poste, de UPS, de Fedex, du gaz, de l'électricité, des télécoms et autres
réparateurs qui intervenaient pour X ou Y raison totalement justifiée. On a tout vérifié, chaque
visite était planifiée et enregistrée par les prestataires. Les webcams wifi autour des domiciles
des pédophiles n'ont rien donné de juteux. Idem pour leurs mobiles et leurs PC.

- Les mini-drones sont déjà opérationnels ?
- Brown, Nadaradji et Jones ont opté pour les versions aéroterrestres. Ainsi, on pourra les
radioguider vers un toit, vers un arbre ou dans un rez-de-chaussée. Ils en ont installé sur toutes
les artères secondaires, les sentiers et les pistes cyclabes menant vers le district. En configurant
son matériel, Jones a été surpris par deux mères au foyer et un pasteur qui ont un peu rechigné.
Mais, sans plus. Le kidnappeur a certainement du changer ses habitudes pour choper la petite.
Si il vit ou travaille dans le coin, alors il reviendra sûrement à une heure ou après un délai
inhabituels.

- Au fait, tu as obtenu l'autorisation d'un juge pour faire tout ça ?
- Non, mais la semaine dernière...
- La semaine dernière, il y avait une alerte orange sur tout le territoire !
- Hey ! Laisse-moi finir : c'est la divisionnaire qui m'a laissé carte blanche.
- La divisionnaire ?...Okay. C'est bon pour cette fois. Mais, dès que l'enquête est classée,
tu désinstalles tout ce bordel. Pour l'effacement complet des logs et des registres, O'Maley et
Wang sont à ta disposition. Si nous réussissons, tant mieux. Si nous échouons, l'inspection aura
nos têtes sur un plateau d'argent. A défaut de leur interdire ce plaisir, vendons chèrement notre
peau.

- Reçu cinq sur cinq...La divisionnaire est déjà chez toi.

Yasmina referma la porte vitrée de son bureau. Une dame longiline aux cheveux courts argentés, un tantinet aristocratique, l'attendait patiemment en fumant une cigarette d'un air narquois. La commissaire divisionnaire Jackson et elle entretenaient leur complicité en se titillant mutuellement.

- Surtout, ne te gênes pas. Prend tout le paquet pendant tu y es.
- Où as-tu déniché ces merveilles ? Même la Russie n'en fait plus depuis qu'elle est dans
l'Europe.
- Dans un marché camerounais. Y a plus qu'en Afrique qu'on en trouve.
- Ma dernière c'était en 2012.
- Tu étais jeune et polie.
- Tu ne remplaces jamais tes néons ? C'est une véritable nuit africaine ici.
- C'est peut-être une nuit insuffisamment africaine qui t'as mené jusqu'ici...

- Juste avant que je déboule dans ta crypte, un ami au GCHQ m'a rendu une petite visite.
- Il a apporté des friandises ?
- Mieux que ça. Allume ton machin et file-moi ton câble. J'ai une sainte horreur des voies

aériennes. Ton fils encaisse le coup ?

- Pour l'instant, ça a l'air d'aller. Il restera chez ses grand-parents jusqu'à ce que cette histoire
finisse.

Jackson sortit son omniphone de sa poche et le relia à un câble translucide. Trois secondes suffirent à Yasmina pour télécharger quelques gigaoctets dans son ordinateur portable avant de déconnecter.

- Comme tu le sais, le GCHQ peut farfouiller dans tout ce qui se lit, se regarde et s'écoute sur la
terre comme dans le ciel de sa Majesté. C'est la vidéosurveillance d'une station électrique à 35
km d'ici. Que vois- tu ?

- Rien de sulfureux. Des automobilistes qui rechargent leurs véhicules et repartent.
- Dans le genre observatrice j'ai connu mieux...Recule de trois minutes et concentre-toi
sur la pub
interactive de la borne électrique. Ca vaut le détour.

- Une dame recharge, paye avec son mobile...De la pub pour un shampoing, une eau minérale, un
séjour au Maroc...Elle repart...Un monsieur dans la quarantaine...Il cherche son mobile, il fouille
sa voiture...De la pub pour Yoogle Toys, du fast-food, un baladeur fluo Yoogle...Tiens, c'est
bizarre...Il a trouvé son mobile. Il paye, il recharge...De la pub pour un après-rasage, une chaîne
sportive, une barre céréalière...Pourquoi ces pubs pour gamins tout d'un coup ?

- Il t'en a fallu du temps pour les remarquer...Le gars dans la quarantaine qui cherche son mobile,
comment sont ses vitres ?

- Complètement fumées. Explique-moi. Je suis un peu larguée.

Yasmina pianota sur son clavier en conversant avec sa supérieure. Grâce à un zoom numérique sur la vidéo haute définition de la station électrique, elle obtint le numéro minéralogique d'une Ford Mondeo bleue aux vitres fumées, l'identité de son propriétaire, ses coordonnées et diverses données afférentes.

- Qui finance le matériel et tous les accessoires informatiques de l'école de ton fils ?
- Yoogle. Pourquoi ?
- J'ai un petit-fils également inscrit dans cette école. Qu'a offert Yoogle aux écoliers
l'année
dernière en échange d'un matraquage publicitaire ?

- Des PC portables, des tablettes graphiques, des blousons, des T-shirts et pleins de trucs.
- Quelle est la particularité de tous ces objets made by Yoogle ?
- Ils comportent tous une puce biométrique Yoogle.

- Bien. Vue l'hégémonie de cette firme sur le Web, sur l'Internet mobile et dans l'informatique diffuse et grâce à un accord préférentiel avec Intel, ses puces biométriques disposent d'un signal
et d'une portée légèrement supérieures à la moyenne des puces commerciales...Que faisait la
petite Blackburn avant de disparaître ?

- Selon sa mère, elle était sur son vélo et portait son blouson Yoogle.

- Dans le jargon du GCHQ, les vêtements Yoogle font partie des trackjackets. En attendant que le
gars aux vitres fumées trouve son mobile, le balayage radiobiométrique de la borne électrique a
d'abord capté la fréquence de la puce du porteur le plus proche...

- En l'occurrence une puce Yoogle. L'affichage pub a aussitôt adapté son contenu au profil du
porteur...

- Conclusion, Mademoiselle Azir ?
- Derrière ces vitres fumées, il y a peut-être un enfant à bord...La petite Blackburn !
- A toi de jouer !


« Il s'appelle Jeffrey Cunningham. Il a 43 ans, célibataire sans enfants. Il habite et travaille ici à temps plein comme trésorier-comptable dans un hypermarché. Il est actuellement en congé pour une semaine. Aucun casier judiciaire. Il paye régulièrement ses impôts et ses amendes et il a été hospitalisé pour une péritonite quand il avait 13 ans ».

Des photos 3D de Cunningham, de son véhicule et autres données afférentes furent instantanément transmises à toutes les patrouilles, à tous les mini-drones et à tous les serveurs de Scotland Yard. Un quart d'heure plus tard, sa Ford Mondeo bleue fut reperée, géolocalisée et visualisée en temps réel par l'ANPR, puis interceptée sur un étroit carrefour en T. Grâce aux caméras HD radio-orientables des voitures et motos de police, l'inspecteur Azir, la divisionnaire Jackson, le Lieutenant Okwandjo et leurs collègues suivirent l'arrestation en direct sous divers angles. Mais, point de Helen Blackburn à bord. Seulement son blouson dans le coffre.

Une radio crachota : « O'Maley, Brown et Singh. On a scanné et fouillé le domicile de Cunningham de fond en comble. Rien de rien ».

Yasmina se replia doucement vers son bureau. « Qui gagnera aujourd'hui : les clopes ou le chocolat ? »

Lire la suite...


Article publié et commenté sur Agoravox