mercredi 10 septembre 2008

Le tardigrade défie le cosmos

Petit, pas beau mais costaud, le minuscule et très populaire invertébré a survécu pendant douze jours à de fortes radiations solaires et cosmiques lors d'une expérience en orbite.

Second Life

Très proche des arthropodes, entre 0,1 et 1,5 mm de cuticule segmentée affublée d'yeux et de huit pattes griffues, phylum tardigrada était déjà la superstar des sciences de la vie : qu'il s'agisse des 8000 mètres de l'Himalaya, de 4000 mètres d'eau profonde, des terres polaires, des forêts équatoriales, des toundras canadiennes, des taïgas russes, des sols sablonneux, des sédiments salins ou de votre toîture humide, « l'ourson d'eau » fait comme chez lui c'est-à-dire partout.

Mieux : il survit durablement à des radiations 1100 fois supérieures à celle que le corps humain supporterait et résiste un certain temps à des températures oscillant de -270°C (zéro degré Kelvin ou le zéro degré absolu !) à +150°C ! Il le doit à une exceptionnelle faculté appelée « cryptobiose ». Quand les conditions de vie se durcissent, il abaisse son activité vitale à 0,01% de la normale, rétracte ses pattes dans son corps, s'auto-désydrate complètement, substitue sa teneur corporelle en eau par des sucres synthétiques préservant sa structure multicellulaire – telle « une mémoire biochimique » - et enrobe sa cuticule d'une infime couche de cire appelée tonnelet du fait de sa forme.

Au vu de toutes ces capacités, les biologistes parièrent leur argent sur les chances de survie de phylum tardigrada dans l'environnement spatial. Les départements de biologie, de microbiologie, de génétique et de toxicologie des universités de Stockholm, de Kristianstad, de Cologne, de Stuttgart et le Centre Aérospatial d'Allemagne bénéficièrent du soutien financier de trois fondations suédoises et allemandes (Crafoord Foundation, Carl Trygger Foundation, Kristianstad University) dans le seul but d'infliger une expérience traumatisante à l'increvable.... Intra ou extra-terrestre ?

Microcosmonautes

A l'été 2007, plusieurs racks expérimentaux contenant des tardigrades rejoignirent la mission spatiale Foton-M3. Une quarantaine d'expériences scientifiques (physiques des fluides, microbiologie, protéinologie, radiologie, etc) initiée par l'Allemagne, la Suède, la France, la Belgique, l'Italie, le Canada et la Russie, furent menées pendant 12 jours dans les conditions orbitales.

Le 14 septembre, le lanceur Soyouz-U quitta le Cosmodrome de Baïkonour avec tout ce beau monde à son bord. Une fois la capsule Foton-M3 en orbite, son module semi-externe Biopan exposa une dizaine de racks expérimentaux – dont ceux contenant 4 espèces de tardigrades – au vide spatial, à de faibles et hauts niveaux de radiations cosmiques et de rayonnements solaires non-filtrés. Le 26 septembre, la capsule Foton-M3 atterrit sans encombres dans les steppes kazakhes proches de la frontière russe. Le 4 octobre, les fameux microcosmonautes furent de retour dans les laboratoires suédois, parfaitement inconscients des attentes qu'ils suscitaient.

Plus des deux tiers (68%) des échantillons avaient survécu à cette aventure orbitale extrême. Sortis de leur léthargie, les survivants avaient rapidement restauré leurs ADN et leurs structures cellulaires avec plus ou moins d'erreurs. Selon le chef de projet K. Ingemar Jönsson de l'université de Kristianstad, bon nombre d'entre eux semblait n'avoir subi aucun dommage cellulaire ou génétique. Depuis, les chercheurs essaient de percer le secret des aptitudes auto-réparatrices de cette millimétrique VIP.

Il n'en fallut pas plus pour réveiller les exobiologistes patentés ou en herbe. En effet, le tardigrade réunit des caractéristiques optimales de survie tant pour un voyage intersidéral dans une météorite que pour un éventuel crash de celle-ci dans quelque environnement favorable, à l'image des surprenantes nanobactéries aux origines mystérieuses. Malgré d'extraordinaires résistances tous azimuts, l'ourson d'eau a besoin d'or transparent et ne survivrait pas longtemps sur les sols lunaires ou martiens. Les investigations scientifiques germano-suédoises nous en diront plus long sur cette arrogante et coriace espèce.

PS : Depuis peu, l'auteur de ces lignes connaît de sérieux litiges avec son fournisseur de solutions cryogéniques...

En savoir plus :

  1. ESA : Lift-off for Foton microgravity mission

  2. Current Biology : Tardigrades survive exposure to space in low Earth orbit, par K. Ingemar Jönsson (PDF, 31 $)

  3. TARDIS : Tardigrades in space (blog dédié)

  4. Wired : Invertebrate astronautes make space history

  5. Agoravox : Evolutionnisme : la bestiole qui défie Darwin

Article publié et commenté dans Agoravox

2 commentaires:

clarisse a dit…

Je me doutais bien que ce sujet allait vous passionner en lisant une brève sur les tardigrades hier ! Drôle de bestiole.
La vie en conditions extrêmes a un côté fascinant, comme ce gingko qui a survécu à Hiroshima.

Charles Bwele a dit…

Hello !

En effet, j'adore cette bébête, et je suis d'ailleurs loin d'être le seul. La tardigradophilie est un véritable non-fléau... ;-)

Cet animal doi avoir effectivement une sorte de cryptographie génétique regénératrice comme indiqué ou genre... Le hic c'est "comment ça marche ?"

Cordialement