jeudi 11 septembre 2008

Un million de terroristes


Les no-fly lists d'Oncle Sam - incluant Nelson Mandela et Edward Kennedy – franchissent la barre du million. La paranoïa gagne en altitude...


Punishment Park

Consécutivement aux attentats du 11 septembre 2001, l'administration Bush Jr recourut massivement aux listes noires d'individus « suspectés » de quelconques liens avec le terrorisme ou le trafic de drogue. Pour peu qu'un citoyen américain ou un ressortissant étranger figure que dans les bases de données du Terrorist Identities Datamart Environment (TIDE), du Office of Foreign Asset Control (OFAC) ou du Transportation Security Administration (TSA), le cauchemar américain s'abattra froidement sur le nouvel ennemi public numéro X : il sera bipé par tous les portiques aéroportuaires voire reçu par le SWAT après l'atterrissage, aura toutes les peines du monde pour obtenir un prêt bancaire, louer un appartement ou une voiture, réserver un billet d'avion, etc. A moins d'être une Very VIP, il ne pourra espérer être retiré de cette terrorist watchlist, héritage jurisprudentiel des années 60-70 durant lesquelles les autorités américaines photographiaient et mettaient sur écoute tout ce qui militait pour la cause noire, protestait contre la guerre du Viêtnam ou portait une barbe et des sandales...

Au sein des administrations concernées, tout retrait d'un blacklisté amoindrit les perspectives de promotion et implique souvent une sanction disciplinaire pour le fonctionnaire contrevenant... Le moindre agent immobilier, loueur de véhicules ou conseiller bancaire outrepassant ces listes noires encoure une peine de 30 ans de prison et une amende de 10 millions de dollars.

En 2003, ces listes noires cumulées à huit autres élaborées par le FBI, le Département de la Justice, le Département à la Sécurité Intérieure, la DEA, l'ATF, etc, comptabilisaient environ 300 000 terroristes potentiels dont 5% de citoyens américains, le reste ne résidant pas ou ne s'étant jamais rendu aux Etats-Unis. A l'été 2008, elles ont franchi la barre symbolique du million, inscrivant mensuellement entre 20 000 à 30 000 individus supplémentaires sur les cinq dernières années selon le American Civil Liberties Union.

Les sénateurs et congressmen Robert Johnson, Gary Smith et Edward M. « Ted » Kennedy furent interceptés et interrogés à plusieurs reprises lors de leurs départs/arrivées dans les aéroports de leur propre pays. Même en requérant une réservation chez d'autres compagnies aériennes, ils se virent opposés une fin de non-recevoir. Motif : ils figurent dans la no-fly list. Chacun d'entre eux mettra plus d'un mois pour échapper à ce fichage aussi arbitraire qu'absurde.

Quelle ne fut pas la surprise des autorités américaines lorsqu'elles réalisèrent que Nelson Mandela, prix Nobel de la paix, ex-président de l'Afrique du sud, et ses compagnons anti-apartheid de l'African National Congress – alors désigné comme organisation terroriste par Oncle Sam dans les 70-80's – devaient préalablement obtenir des autorisations spéciales du Département d'Etat pour se rendre sur le territoire américain. Seul l'accès aux bâtiments des Nations-Unies à New York leur étant autorisé. Le quart de siècle passé derrière les barreaux du grand-père rêvé n'a certainement arrangé son cas auprès des ordinateurs de la sécurité nationale américaine. Ambassadrice d'Afrique du sud aux US en 2002-2006, Barbara Masekela ne put rendre visite à sa famille outre-Atlantique, motif : « Lady, you are no-fly listed ». L'intervention de Condoleeza Rice lèvera rapidement la restriction ciblant Nelson Mandela et ses anciens camarades de l'ANC.

D'autres n'auront probablement jamais cette chance. Des citoyens américains ou étrangers originaires d'Afrique du nord, du Moyen-Orient et d'Asie centrale/méridionale et/ou portant des patronymes à consonnance islamique, de nombreux opposants à la politique de l'administration Bush Jr résidant aux Etats-Unis, au Canada et en Europe, des membres d'ONG, d'associations religieuses, des militants de la gauche américaine, d'anciens hauts fonctionnaires de l'administration Clinton, des procureurs et des substituts de divers états, plusieurs salariés du Congrès et du Sénat, des experts en technosécurité, des air marshalls (censés neutraliser d'éventuels pirates de l'air à bord d'un jet commercial) et des myriades de citoyens lambda se battent encore contre une machine administrative proprement kafkaïenne...

...Qui, depuis peu, s'est également arrogée le droit de saisir ad nutum le matériel électronique des passagers – ordinateurs portables, téléphones mobiles, appareils photo, etc – de copier intégralement leurs données personnelles et professionnelles et les distribuer à autant de services que possible (cf Passeport, mot de passe et code pin, SVP !). Pour peu que le Coran côtoie Windows ou qu’un chapelet enlace un PDA dans votre bagage à main, le golgothe du TSA ou des US Customs vous priera « de bien vouloir le suivre ».

L'URSS s'écroule à l'est... Et renaît à l'ouest ?

Sur tous ces points, Canadiens et Européens feraient bien de ne pas trop vite régler leurs comptes avec l’Oncle Sam : des dispositions tacites ou formelles quasiment identiques à celles américaines existent déjà ou bourgeonnent au sein de leurs administrations. Morphobiométrie bientôt à tous les étages et fichiers type EDVIGE, pour ne citer que cela, démontrent à quel point Amérique du nord et Europe sont méticuleusement alignés en matières d'hypersurveillance.

De telles pratiques en disent long sur la dérive cyberprétorienne des démocraties post-industrialisées au sein desquelles le citoyen et l’étranger deviennent des ennemis potentiels. Doit-on appréhender cette permanente suspicion généralisée comme un inéluctable dégât colatéral de la sécurité nationale aussi longtemps qu’on n’en est point victime ou qu'on n'ait rien à se reprocher ? Ici, loin de moi toute idée visant à éluder ou à minimiser les menaces bien réelles de notre sulfureux siècle...

Par ailleurs, l’hypersurveillance intérieure et frontalière ne recrée-t-elle pas sournoisement les conditions de la vulnérabilité nationale : obésité informationnelle, ultra-complexité organisationnelle, dégradation des libertés individuelles, nuisances pour la conduite des affaires, les relations diplomatiques, les activités touristiques, les échanges culturels et universitaires, la coopération scientifique et technologique ? Comporte-t-elle des risques cachés de bunkérisation géoéconomique et sociale à mesure que citoyens et voyageurs l’intériorisent par paliers ?

Expert en infosécurité, Bruce Schneier affirmait quelques années plus tôt que cet addictif cyberflicage tous azimuts normalisera surtout les fausses alertes, et qu’en plus, tout système prétendant identifier le risque posé par chaque individu génère d’abord ses propres bogues puis son abyssal déficit budgétaire.

En janvier 2008, un enfant moyen-oriental de cinq ans voyageant en mineur accompagné fut accueilli à sa sortie de l’avion par une brigade du SWAT puis placé en garde à vue. Sa tante américaine ne put même pas le réconforter, lui donner un verre d’eau ou un sandwich pour la simple et bonne raison qu’il représentait « un risque pour la sécurité nationale » ! Il fallut huit heures au TSA pour réaliser que le petit garçon derrière la vitre sans teint n’était que l’homonyme d’un individu blacklisté. Tout aussi cocasse et tragique : les parents de Sam Adams (= Saddam ?!), cinq ans, eurent toutes les peines du monde à lui obtenir un passeport, le garçonnet vit systématiquement un calvaire à chaque checkpoint aéroportuaire de son pays. Devra-t-on s’habituer à cet effacement du bon sens derrière la technologie ?

  1. ACLU : Terrorist watchlist hits one million names
  2. Propublica : Million on terrorist watchlist
  3. USA Today : US has Mandela on terrorist list
  4. Washington Post : Sen. Kennedy Flagged by No-Fly List

2 commentaires:

Arnaud a dit…

Article très intéressant et édifiant au regard de l'histoire européenne ! En effet, la première décision des nazis fut d'écarter systématiquement les juifs des activités importantes de l'économie. Une étude de la science allemande sous le régime nazi, faite par Robert K. Merton, mettait en évidence une dégradation flagrante de la recherche scientifique allemande. D'une manière générale, je rejoins une des remarques de votre texte : la discrimination sur des facteurs racistes, les tentatives pour cataloguer les individus, ne peuvent qu'engendrer de la bêtise et nuire à long terme à la société.

Continuez à analyser les réalités à l'œuvre derrière le think tank de la parole technoïde, ça aide à comprendre le monde dans lequel nous vivons !

Arnaud a dit…

Je précise :

- Exclusion des laboratoires des juifs = dégradation de la recherche.

- Critères racistes = épistémologiquement douteux = catégories impropres pour classifier et penser les réalités = bêtise (Flaubert) = exclusion systématique des individus qui ne collent pas pour maintenir la cohérence d'une pensée qui devient totalitaire