samedi 24 janvier 2009

Autour de David Petraeus

Je ne suis pas toujours d'accord avec l'essayiste (orienté géoconomie et/ou mondialisation) Guy Sorman mais j'ai toujours lu ses audacieuses – et très souvent perspicaces – analyses avec beaucoup d'intérêt depuis mes années lycéennes. Dans son blog Le Futur, c'est tout de suite, il brosse un remarquable portrait du Général David Petraeus :

Les Irakiens l’ont surnommé le Roi David. Un titre plutôt affectueux que le Général David Petraeus a gagné en 2003, après s’être emparé de Bagdad puis de Mossoul. Mossoul, dont il devint un peu par hasard, le gouverneur. [...] Petraeus improvisa : il poursuivit de front l’offensive militaire et la reconstruction du pays. « Nous avions découvert, me dit Petraeus que nous étions des étrangers dans un pays étrange ». L’armée américaine, admet-il, ne connaissait rien à la civilisation arabe. Mais il en tire les conséquences. De retour aux Etats-Unis, nommé directeur de l’Ecole de guerre, il va modifier radicalement la culture militaire américaine. « Ma génération (il est né en 1956) a été formée, se souvient-il, pour détruire des chars soviétiques avec nos hélicoptères ». Une formation inutile dans la lutte moderne contre le terrorisme. [...] À partir de cette définition de l’extrémisme et de son expérience en Irak, Petraeus a rédigé le Manuel de la contre insurrection (counter insurgency), la nouvelle bible de l’armée américaine. George W. Bush le renverra en Irak en 2007 avec mission d’appliquer ses idées. « Petraeus a réussi, au-delà de nos rêves les plus fous », a commenté Barack Obama au cours de sa campagne présidentielle.

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« Il ne faut plus raisonner en termes de victoire ou de défaite, dit-il. Le temps est passé où on plantait un drapeau sur une colline. » La guerre contre l’extrémisme doit être mesurée en termes de « dynamique » et de « progrès ». En Irak, dit Petraeus, des progrès remarquables ont été accomplis, en collaboration avec la nouvelle armée irakienne : « des progrès mesurables, fragiles et réversibles ». Mais l’opinion publique aux Etats-Unis, constate le Général, a déjà oublié ce qu’était la situation il y a un an : de quarante attentats par jour à Bagdad en 2007, le pays est passé à un taux de criminalité comparable à certains pays d’Amérique latine.

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Depuis son succès en Irak, Petraeus bénéficie d’une aura comparable à celle de grands officiers du passé, comme Eisenhower ou MacArthur. On lui prête donc des intentions politiques qu’il n’a pas, ou pas encore. Si Petraeus n’a pas cette ambition, il n’empêche qu’aucun homme d’Etat, pas plus George W. Bush que Barack Obama, ne prend une décision stratégique sans, au préalable, « écouter les militaires » : en clair « sans l’avis de Petraeus ».

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« Mes idées, dit Petraeus, je les ai puisées dans notre mémoire historique. Naguère, l’armée américaine alliait l’art de la guerre à celui de l’administration ». [...] Une autre source d’inspiration pour Petraeus est l’armée française en Algérie. Il convient, dit-il, de ne pas répéter ses erreurs : la torture, les agressions contre la population locale. Mais il convient aussi de répliquer ce que Petraeus considère être ses succès : « apporter la sécurité à la population, lui rendre des services concrets et vivre parmi elle ». [...] Et il ne se lasse pas de regarder La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo, film culte qu’il impose à tous ses visiteurs.

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L’Afghanistan, dit Petraeus, sera un peu plus facile à gérer dans l’opinion publique : cette guerre est perçue comme juste, par opposition à la sale guerre en Irak. Mais sur le terrain, ce sera plus dur ». Au contraire de l’Irak, l’Afghanistan n’a pas de ressources, pas de tradition étatique, peu d’élites éduquées. Petraeus est déterminé à y appliquer sa méthode : vivre parmi la population, lui apporter la sécurité, instaurer une administration légitime, créer une économie viable. Petraeus appelle cela la stratégie de l’Anaconda : le schéma projeté sur écran ressemble à un gros serpent qui se nourrit de tous les ingrédients possibles, des Forces spéciales à la construction d’écoles et aux opérations de propagande. Ceci imposera, dit-il, » non pas une unité de commandement - avec l’Otan, c’est hors d’atteinte - mais une unité de coordination », pour l’instant inexistante.

Très critiqués par la presse internationale et de surcroît par leurs homologues des quatre coins du monde, les états-majors américains disposent néanmoins de la plus grande capacité à tirer leçons pratiques des erreurs commises en situation réelle – lors des conflits plus ou moins irréguliers du Vietnam, de Somalie, d'Afghanistan et d'Irak – et à se remettre rapidement en question. D'où le fameux paradigme des COIN (counter-insurgency) habilement étudié par les blogs Guérillas et En Vérité.

En conservant Robert M. Gates, ancien ministre de la défense sous le second mandat Bush Jr, l'administration Obama préfère une plus sage continuité à une rupture stratégique. Dans un brillant discours prononcé à la National Defense University à l'automne 2008, le chef du Pentagone s'inscrit d'emblée dans la lignée de Petraeus : « Pour atteindre ses objectifs, la capacité américaine à défoncer la porte doit être ensuite compensée par sa capacité à nettoyer le désordre et à reconstruire la maison ».

Au-delà du fantassin, le soldat de demain sera-t-il à la fois policier, diplomate, humanitaire et gestionnaire ?

En savoir plus :

  1. The Guardian : Profile of General Petraeus

  2. Le Monde Diplomatique : Manuel du parfait soldat


2 commentaires:

arnaudh a dit…

Très bon billet. Pour ma part j'ai plus l'impression que l'armée américaine renoue avec ses tendances des années 40-50 (Eisenhower, Marshall, Brady, MacArthur), celle d'une gestion équilibrée entre les dynamiques militaires, économiques et politiques, qui succède aux actions stratégiques de la Guerre Froide et l'utopie de la guerre propre des années 80-90, faisant suite à la prise de l'ambassade de Téhéran et aux attaques au Liban. De fait, les attaques sur les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie auront été le début de ce changement.

materials a dit…

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