dimanche 29 mars 2009

La guerre afghano-pakistanaise d'Obama


Entre lutte anti-terroriste, contre-insurrection, stabilisation et reconstruction, L'Amérique sonne le clairon et s'élance vers les montagnes afghanes et pakistanaises.

Le 27 mars 2009, le président américain Barack Obama a dévoilé sa stratégie pour les théâtres afghan et pakistanais dont les principaux objectifs (disponibles dans ce document PDF de la Maison Blanche) peuvent être résumés ainsi :

- rompre les réseaux terroristes en Afghanistan et au Pakistan et dégrader leur capacité à planifier et lancer des opérations terroristes à l'échelle internationale;

- favoriser un gouvernement afghan plus responsable, plus compétent et plus présent : sécurité intérieure, sûreté des processus électoraux, développement d'institutions locales et d'infrastructures essentielles, réintégration sociale des anciens insurgés, lutte contre le trafic de drogue, création d'alternatives économiques au mode de vie insurrectionnel et à la culture de drogue (pavot, opium, héroïne);

- instaurer graduellement des forces militaires et policières afghanes mieux rémunérées, aptes à mener rapidement des opérations contre-insurrectionnelles et anti-terroristes - particulièrement dans le sud et l'est du pays - avec une assistance américaine réduite;

- aider le Pakistan à renforcer sa souveraineté territoriale et à dynamiser son économie : coopération bilatérale/trilatérale « Af-Pak-US », assistance aux forces de sécurité frontalières et aux brigades spéciales pakistanaises dans la lutte anti-terroriste (formation, héliportage, équipements de vision nocturne, etc) et à la contre-insurrection, refondation de la gouvernance locale dans les régions tribales fédérales et dans la province du nord-ouest, assistance budgétaire directe, investissements et création d'emplois dans les infrastructures et l'agriculture, optimisation de l'aide internationale;

- impliquer les Nations-Unies et leur fournir un rôle moteur dans la poursuite de ces objectifs.

Stabiliser deux nations en éruption, renverser une corruption ancrée dans leurs administrations, interdire et substituer la très profitable culture de drogues, élargir et démultiplier le front en combattant les réseaux terroristes et les insurrections dynamiques dans les deux pays : tout cela relève d'une mission aussi complexe qu'impossible. Qu'en sera-t-il de la nécéssaire coordination stratégique et opérationnelle avec l'OTAN sur son seul théâtre afghan ? Quelles répercussions politiques et sécuritaires en Inde ?

De plus, États-Unis et OTAN devront compter avec les risques déjà patents d'escalade et d'enlisement face à de possibles « guérillas accidentelles », selon l'expression employée par David Kilcullen, père spirituel de la contre-insurrection et proche conseiller du Général David Petraeus. De par son expérience personnelle, cet ancien colonel australien a constaté que de nombreuses insurrections radicales locales dans divers pays musulmans (Afghanistan, Pakistan, Irak, Afrique orientale, Thailande, Indonésie) sont très souvent grossies à 90-95% par des d'opportunistes étrangers souhaitant surtout en découdre avec quelque corps expéditionnaire allié tout proche. La fragile stabilisation de l'Irak par le Général Petraeus doit beaucoup à d'âpres luttes et/ou à de longues négociations avec ces outsiders.

Récemment, Kilcullen a également fait part de son opposition aux campagnes aériennes robotisées planifiées sans le concours d'Islamabad et violant de facto la souveraineté de l'état pakistanais : « si nous voulons renforcer nos alliés et affaiblir nos ennemis au Pakistan, bombarder des villages pakistanais avec des drones sera totalement contre-productif ». L'ex-gradé venu d'Océanie affirme que « ces raids unilatéraux […] ont un effet entièrement négatif sur la stabilité du Pakistan » car ils grossissent d'autant les rangs extrémistes et entravent l'élaboration d'un partenariat solide avec Islamabad. Enfin, il recommande vivement aux États-Unis de ne recourir aux raids « aérobotisées » qu'en dernier recours et de préférer des opérations commandos classiques, de surcroît avec l'appui et la collaboration explicites du gouvernement pakistanais.

On remarquera qu'aucun membre de l'administration Obama n'a ouvertement fait mention des drones Predator opérant au Pakistan sous la direction de la CIA, dont le culte du secret défense est de loin plus poussé que dans un corps d'armes classique comme l'US Air Force. L'agence spéciale tient fermement à ses 45 minutes maxi de délai entre détection (d'un lieutenant taliban/terroriste) et frappe aérobotisée plutot qu'attendre une autorisation du gouvernement pakistanais pendant au moins 48 heures... Et accorder quelque confiance aux services secrets pakistanais fortement soupçonnés de collusion avec les chefs talibans et/ou les lieutenants terroristes.


Consciente de ces multiples difficultés, la Maison Blanche a donc opté pour une stratégie de « la voie médiane » orientée contre-insurrection et reconstruction, prônée par le Général Petraeus, la secrétaire d'État Hilary Clinton et l'envoyé spécial pour la région af-pak Richard Holbrooke (les progressistes); de l'autre côté, une stratégie de « la voie minimale » orientée stabilisation, soutenue par le vice-président Joe Biden et le vice-sécrétaire d'État James Steinberg (les réalistes). Cette stratégie a été décrite ainsi par la presse américaine car elle repose à la fois sur des objectifs minimalistes (les chefs talibans, les sanctuaires terroristes, leur dangerosité à l'international, un effondrement éventuel de l'état afghan et la déstabilisation consécutive de la région Af-Pak, etc) et sur un déploiement massif, durable, graduel et équilibré de ressources militaires et civiles. Ici, il s'agit d'imbriquer étroitement contre-insurrection, stabilisation, reconstruction et lutte anti-terroriste à une échelle régionale. N'est ce pas assez ambitieux, au final ?

Dans tous les cas, on est loin de l'impréparation et du flou artistique usuellement pratiqués par l'administration Bush, peu ou prou suivie par maints alliés de l'OTAN. En effet, le white paper définit d'emblée des objectifs stratégiques clairs, précis et tangibles, réitère son but principal - « rompre, démanteler et éventuellement détruire les extrémistes et leurs sanctuaires dans les deux nations, y compris par différentes tactiques requérant action immédiate, engagement durable et ressources considérables », comporte une bonne dose de réalisme - « le risque d'échec est réel et les implications sont graves » - et s'éloigne de toute idée de victoire nette et décisive.

Maîtrisant parfaitement leurs théâtres afghan et pakistanais dans toutes leurs dimensions (stratégiques, tactiques, géographiques, informationnelles, psychologiques, ethniques, etc), les labiles alliances talibanes et terroristes donneront énormément de fil à retordre aux États-Unis et à l'OTAN. Les dégâts collatéraux et les pertes civiles trop souvent causées par les raids américains et alliés ne feront que nourrir le djihad régional et global. D'abord expérimentée avec un succès plus ou moins prometteur en Irak, la contre-insurrection (COIN) n'est donc pas prête d'obtenir ses lettres de noblesse en Afghanistan et encore moins au Pakistan. Ma part cynique ne parierait sûrement pas son argent sur un tel enjeu...

En savoir plus:

  1. Small Wars Journal : Between Clausewitz and Mao: Dynamic Evolutions of the Insurgency and Counterinsurgency in Iraq (2003-2008), par Thomas Renard et Stéphane Taillat (PDF)

  2. Danger Room : Counterinsurgency Guru: Please, No More Iraqs

  3. Washington Post : A conversation with David Kilcullen

  4. Small Wars Journal : Crunch-time in Afghanistan-Pakistan, par David Kilcullen

  5. Électrosphère : Des troupes en Afghanistan, des drones au Pakistan

  6. Wall Street Journal : U.S. Plans New Drone Attacks in Pakistan

  7. ABC News : Taliban Commander Says U.S. Troops are Being Targeted



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