samedi 11 avril 2009

L'enfer du désarmement nucléaire


À eux seuls, les États-Unis et la Russie détiennent environ 10 600 têtes nucléaires soit environ 60 000 à 70 000 fois la puissance d'un Hiroshima. Une telle puissance de feu est-elle réellement utile ou agréable, camarades terriens ? Homo sapiens ferait bien de se débarrasser plus tôt que tard de ce péril, de loin plus menaçant pour sa survie que le réchauffement climatique. Malheureusement, au-delà des voeux ardents et des multiples traités de non-prolifération et réduction des arsenaux, l'humanité devra longtemps composer avec ses démons nucléaires, pour de bonnes et de mauvaises raisons.


Paix, Atome, Patrie


Toutes les nations directement ou indirectement impliquées dans la guerre de 1914-1918 s'étaient promises et jurées que « cette fois, c'est la dernière ! ». La seconde guerre mondiale qui éclata 21 années plus tard fut encore plus dévastatrice et plus meurtrière. Guerre de sécession en Amérique, guerres napoléoniennes en Europe et guerres mondiales ne furent séparées que d'une vingtaine à une quarantaine d'années. Or, de 1945 à aujourd'hui, le monde a traversé 65 années avec les armes nucléaires, sans conflits directs et durables d'envergure continentale ou intercontinentale.

Comment aurait évolué la guerre froide en l'absence d'armes nucléaires au sein des blocs adverses: à la 14-18 ou à la 39-45 ?

Cette confrontation est restée glaciale parce qu'elle impliquait des acteurs plus ou moins rationnels (États-Unis, France et Royaume-Uni vs URSS), parfaitement conscients des risques encourus - comme brièvement modélisé par le blog allié Nihil Novi Sub Sole dans ses Réflexions rapides sur le nucléaire. La fameuse « destruction mutuelle assurée » a donc incité les blocs est et ouest à constamment réfléchir plutôt qu'agir et a de facto empêché un « réchauffement » de cette guerre froide, alors restreinte à d'intestins délires idéologiques (le stalinisme, le maccarthysme), à des jeux d'espionnage, à des postures diplomatiques et à des externalisations sur de lointains théâtres.

Entre perpétuelles instabilités politiques et proxy wars endémiques, maintes régions du sud (Asie méridionale-centrale, Moyen-Orient, Amérique latine, Afrique centrale, orientale et australe) souffrirent des sulfureuses instrumentalisations d'une guerre glaciale au nord. Pour quelque vietnamien ou pour quelque angolaise des années 70-80, l'expression « guerre froide » évoque d'abord la mine terrestre qui lui a arraché un bras ou une jambe. Pour un américain ou pour une néerlandaise de la même époque, cette fameuse guerre froide évoque surtout une mission de l'agent 007 en Europe de l'est ou l'expulsion d'un attaché diplomatique travaillant pour le bloc communiste.


Sans toutefois empêcher des tensions politiques et des conflits limités, hybrides ou irréguliers, la détention de l'arme atomique par deux ou plusieurs acteurs rationnels impose un plafond commun de létalité.

En développant leurs propres forces de frappe dans les années 1960, la France et le Royaume-Uni sanctuarisèrent leurs territoires respectifs et toute l'Europe occidentale face au Pacte de Varsovie. Au Moyen-Orient, les capacités nucléaires de l'état hébreu poussèrent celui-ci et ses voisins arabes à « calmer le jeu » en mettant fin à leurs réguliers échanges de missiles et d'obus. Depuis qu'ils détiennent tous deux l'arme atomique, l'Inde et le Pakistan évitent les frictions militaires autrefois rituelles et s'en tiennent à de pures invectives. On peut parier qu'Israël et l'Iran, tous deux nucléarisés, normaliseront tant bien que mal leurs rapports volcaniques car si les provocations verbales sont une chose, les attaques et ripostes nucléaires en sont une toute autre.


Cependant, des nations apparemment rationnelles ont régulièrement eu recours aux gaz de guerre en 1914-1918. À l'époque, ces substances n'étaient guère considérées comme des armes de destruction massive mais comme des armes supplémentaires parmi tant d'autres. Dans les années 80, l'état irakien usa fréquemment de l'arme chimique contre ses administrés kurdes et contre les troupes iraniennes. Forts de leur exclusivité mondiale sur l'atome de guerre dans les années 1940, les États-Unis usèrent ouvertement du feu nucléaire contre le Japon et ouvrirent aussitôt la porte à des paradigmes stratégiques et philosophiques sans précédents. Les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki auraient-ils été envisageables cinq à dix ans plus tard, au voisinage d'une Chine et d'une Russie également nucléarisées ? Probablement pas.

On le voit, un acteur irrationnel ou a priori rationnel disposant du monopole régional/mondial sur une arme de destruction massive est fortement tenté d'en user contre un ennemi « au moins une fois, juste pour voir ».


Horreur conventionnelle et cauchemar dénucléarisé


Une arme stratégique (comme celle nucléaire) repose sur la dissuasion et ne doit donc jamais être utilisée en temps normal par un esprit rationnel, une arme tactique (comme un fusil d'assaut ou un missile de croisière) peut être utilisée en temps normal par quiconque: raids aériens/terrestres et opérations spéciales en temps de paix comme de guerre sont légion; chars d'assauts, avions de combat et lance-missiles se vendent comme des petits pains. À ce jour, les raids atomiques relèvent encore d'une éventualité et les réacteurs nucléaires sont suffisamment rares, coûteux et complexes pour être aisément soupçonnés ou remarqués par les agences de renseignement.


En l'absence complète d'armes nucléaires, pourquoi se priver d'user massivement d' armes tactiques en cas de simple menace ou de conflit direct comme autrefois ? Assistera-t-on au développement forcené d'armes bactériologiques, chimiques, nanotechnologiques et/ou robotiques en vue de l'emporter au « finish » ? Affranchies des vertus diaboliques de l'arme atomique, les nations deviendront-elles plus enclines à l'aventurisme militaire et s'enliseront-elles dans de longues guerres régionales ou intercontinentales ? Ces conflits seront-ils plus meurtriers que les deux guerres mondiales du fait de la cybernétisation croissante des systèmes d'armes: informatique, réseaux, robotique, intelligence artificielle ?

La dénucléarisation récemment prônée avec ferveur par le président américain Barack Obama ne deviendrait effective et totale qu'à trois conditions:

  • le démantèlement irrémédiable de toutes les installations nucléaires militaires,

  • la cessation définitive de tous les programmes nucléaires à orientation militaire,

  • et ce, sous le contrôle zélé à l'échelle planétaire d'une redoutable police multinationale de l'atome.


Il ne reste plus qu'à espérer que ce scénario ne relève plus de la science-fiction dans les trente à cinquante prochaines années.

Soyons fous: trempons un orteil dans ce monde parallèle projetant sérieusement sa dénucléarisation.

Toutes les nations déclareront d'emblée leur bonne volonté pour peu que chacune soit la dernière à s'y mettre. Les nombreuses et inéluctables erreurs, omissions ou cachotteries dans ce processus global de désarmement nucléaire engendreront spéculation, suspicion, paranoïa et peut-être réarmement de plusieurs nations. Comment convaincre des puissances émergentes soucieuses de sanctuariser leurs territoires – souvent mais pas toujours à juste titre - du fait d'un environnement politique surplombé par les haines ethniques/religieuses ou les délires idéologiques ?

Comment agiront des états-voyous en quête d'un atout stratégique décisif et enchantés par ce désarmement mondial ? Que faire des non-états terroristes ou criminels recherchant activement un outil rudimentaire de chantage ou de représailles comme une bombe sale ? Comment déployer et maintenir une logistique de désarmement efficace, sûre et sécurisée pour un stock mondial d'armes nucléaires aussi volumineux que le Mont Everest ? Last but not least: comment garantir le bannissement définitif de l'arme nucléaire et réglementer drastiquement la science de l'atome à l'ère des réseaux et de la « mondialisation noire » (black globalization) ?


Prolifération en chaîne et intrications stratégiques


Depuis le projet Manhattan, la prolifération des savoirs et des armes nucléaires est mue d'abord par des motivations politico-stratégiques et par l'universalité des lois de la physique, puis par l'espionnage militaire et industriel, la coopération scientifique, le transfert de technologie, des « copinages en douce » et une ingénierie de l'atome pluri-nationale, nomade et très discrète. En effet, aucune puissance nucléaire confirmée ou émergente n'a acquis ou développé l'arme atomique en solitaire.

Dès lors, un pays soumis à des conditions politico-stratégiques particulièrement hostiles et/ou doté d'une masse critique sci-tech suffisante finit très souvent par obtenir la bombe tant convoitée. La preuve par Israël, l'Inde, le Pakistan et la Corée du nord dans les années 1970-2000... Et par L'Iran, l'Arabie Saoudite, la Syrie, la Lybie et l'Algérie dans les années 2010-2020 ?

Néanmoins, des nations comme la Suisse, la Suède, l'Argentine, le Brésil et l'Afrique du sud ont flirté avec des programmes nucléaires militaires avant de les abandonner. Ces exemples démontrent une certaine efficacité de la non-prolifération lorsque des incitations politiques adéquates et des conditions stratégiques favorables sont réunies. Une donne plutôt rare.


Très peu dupe sur la portée et l'efficacité du Traité de Non-Prolifération, le Général de Gaulle affirma « qu'un concile avait bien condamné l'arbalète mais sans résultat ».


Des années 1950 à nos jours, le « club des cinq » a savamment investi matière grise et argent dans ses arsenaux nucléaires, « vecteurs de dissuasion stratégique et facteurs de crédibilité sur la scène internationale ». Ce club, classé dans le top 5 des ventes d'armes conventionnelles, ne mesure toujours pas la profonde iniquité de sa posture anti-prolifération vis-à-vis de puissances nucléaires émergentes ou aspirantes, qui voient surtout une tentative d'abus de position dominante masquée par une police autoproclamée de l'atome... Et aimeraient donc disposer des mêmes vecteurs de dissuasion stratégique et facteurs de crédibilité sur la scène internationale.

La géopolitique des particules n’en est plus à un paradoxe quantique près.

D'une certaine façon, la science de l'atome comporte une dimension prométhéenne comparable à celle de la maîtrise du feu. De la combustion à la fission, l'humanité ne fantasme-t-elle pas une innocence à jamais perdue ?


En savoir plus :

  1. The Nuclear Express: A Political History of the Bomb and Its Proliferation, par Thomas C. Reed et Danny B. Stillman (Zenith Press, 2009, 393 pages)

  2. L'ensauvagement : Le retour de la barbarie au XXIe siècle, par Thérèse Delpech (Grasset & Fasquelle, 2005, 366 pages)

  3. Racing for the Bomb, par le Général Leslie R. Grove (Steeforth Press, 2002, 722 pages)


2 commentaires:

EGEA a dit…

Encore un billet futé. Bravo, Charles. Vive le scepticisme....
OK

Electrosphère a dit…

C'est vrai, ces lignes respirent le scepticisme. Mais, je serais très heureux de m'être trompé dans un futur lointain... ;-)