mercredi 6 mai 2009

Le cauchemar pakistanais d'Obama

N'ayons pas peur des mots et agitons quelques épouvantails : le Pakistan s'effrondre beaucoup plus tôt et beaucoup plus vite que prévu.

Imaginons quelque insurrection avançant vers Paris et réussissant à conquérir Blois ou Auxerre, détruisant le moindre symbole de l'autorité et décapitant le moindre policier, soldat ou civil qui oserait manifester son opposition. La prise de Mingora, chef-lieu de la province du Swat à environ 120 km d'Islamabad, c'est un peu cela...

L'impact psychologique d'une telle conquête est tout simplement énorme, surtout quand on sait que le président Barack Obama recevait son homologue pakistanais Asif Ali Zardari à la Maison Blanche la semaine précédant la chute de Mingora. Ses cents jours de mandat à peine franchis et sa nouvelle stratégie pour la région Af-Pak à peine définie, the Black President découvre aussitôt la réactivité des Talibans & al-Qaïda sur un théâtre qu'il entendait précisément préserver d'un effondrement.

Tout ceci prouve que la stratégie talibane & qaïdéenne est le fruit d'une solide réflexion et d'une remarquable articulation entre insurrection et terrorisme en vue d'une déstabilisation complète de la région afghano-pakistanaise.

Savamment menées de part et d'autre de la frontière afghano-pakistanaise, les opérations psychologiques des Talibans & al-Qaïda comportent très souvent une version soft et une version hard. Auprès des populations, ils ont habilement exploité l'éventualité d'une enième présence américaine sur un sol islamique et la tragique réalité des pertes et dégâts colatéraux causés par les raids de la FIAS en Afghanistan et des drones Predator de la CIA au Pakistan. Ils ont également démontré leur redoutable capacité à atteindre l'autorité dans ses coeurs urbains grâce à l'attentat terroriste contre l'école de police à Lahore, à l'image de l'attentat multiple contre trois ministères à Kaboul.

Cependant, je doute que les Talibans veuillent à tout prix prendre Islamabad : conquérir cette capitale nécéssiterait une confrontation trop directe et trop sanglante avec l'armée pakistanaise. Un scénario qu'ils évitent autant que possible pour trois raisons :

  • forts du soutien de l'ethnie pachtoune (15% de la population pakistanaise) et galvanisés par la proximité de la métropole, les Talibans disposent désormais d'une carte-maîtresse pour faire régner leur loi dans plusieurs provinces voisines et amputer sévèrement l'état pakistanais à la fois de son autorité et de sa souveraineté territoriale. Une recrudescence des exactions, des attentats et des éxécutions sommaires sur tout le Pakistan dans les prochains mois est tout à fait envisageable;

  • leur but consiste à prendre le contrôle graduel du pays par tous les moyens possibles sans toutefois déclencher une guerre civile;

  • les pachtounes constituent plus d'un tiers des effectifs de l'armée de terre pakistanaise.

Ce fine tuning stratégique et politique atténue considérablement une perception diabolique de leur insurrection auprès de l'armée pakistanaise... Qui ne s'est pas vraiment acharnée pour freiner ou enrayer leur avancée. Par ailleurs, pour les généraux pakistanais – plongés dans d'interminables luttes d'influence – la véritable obsession sécuritaire, ce sont New Delhi et la frontière avec l'Inde !

Dès lors, la FIAS et l'armée américaine sont confrontées à une multiplication des fronts et à deux états-nations plus ou moins vacillants mais sont tenus de respecter une frontière afghano-pakistanaise qui n'existe tout simplement pas pour leurs adversaires. Cette liberté de mouvement procure un immense avantage tactique et même stratégique aux Talibans & al-Qaïda qui peuvent jouer à volonté sur deux tableaux face à une nouvelle stratégie américaine pour la région Af-Pak - et ses 20 000 Boys supplémentaires - restreinte par son champ opérationnel uniquement afghan.

Au fait, qui a tracé ces frontières ? Un cadre administratif britannique éloigné physiquement et/ou socioculturellement de la réalité locale, vêtu d'un costard trois pièces, assis dans un bureau feutré de quelque société des nations avec plusieurs collègues, décidant promptement que X est afghan et Y pakistanais. Doit-on, peut-on reprocher à des populations pétries de traditions régionales quasi millénaires de ne guère tenir compte de frontières aussi abstraites qu'arbitraires ?

Malgré de significatifs succès contre-insurrectionnels en A-stan, que feront L'Amérique et la FIAS en cas d'effondrement réel (ou masqué) du Pakistan ? Abandonner Islamabad à son triste sort ? Franchir la frontière pakistanaise et s'enliser dans un environnement férocement hostile et complexe ? Soutenir les séparatistes du Balouchistan voisin de l'Iran et du sud A-stan et doté du port de Gwatar made by China ? Comment gérer les divergences croissantes avec les alliés européens subitement infrasoniques ? Qui détruira ou neutralisera les fameux sanctuaires d'al-Qaïda ? Au vu des circonstances actuelles, les drones de la CIA mettront trop de temps pour y parvenir et les troupes pakistanaises ne le feront point. D'ailleurs, que peuvent des armées et des états classiques face à des réseaux insurgés + terroristes agiles et redondants, de surcroit affranchis des règles internationales et militaires ?

En plus d'avoir marqué de sérieux points, les Talibans & al-Qaïda ont repris l'initiative et poussé Oncle Obama, Papy Gates, Mammie Clinton et Tonton Petraeus à s'habituer au café très fort. Il va falloir trouver une autre stratégie...

En savoir plus :

  1. Les Carnets de Clarisse : Les derniers jours du Pakistan - part. 1, part. 2

  2. Fox News : Petraeus: Next Two Weeks Critical to Pakistan's Survival

  3. Daily Times : Army fears disintegration if war ordered on Taliban

  4. New York Times : Porous Pakistani Border Could Hinder U.S. Troops

  5. New York Times : Gates Asks Saudis for Help in Pakistan

3 commentaires:

F. de St V. a dit…

La frontière entre Pakistan et Afghanistan (qui traverse la zone pachtoune) a été décidé au 19ème siècle entre un émir et un britannique sir Durand (d'où son nom de Ligne Durand).

L'Afghanistan ne la reconnait et demande toujours aujourd'hui de gouverner certains territoires pakistanais (simple quand il faut que les deux se serrent les coudes), les solidarités entre les Pachtounes (la majorité de l'insurrection) sont transfrontalières, etc. Que du bonheur!!!!

Electrosphère a dit…

@ F. de St V.

Merci pour cette précieuse information historique !-)

Amicalement

Frédéric a dit…

Bon, il semble actuellement que l'armée pakistanaise se soit décidé à passer à l'action et que la majorité de la population ne soutienne pas ces talebs dont ils ont vu comment ils gouvernaient un pays entre 96 et 2000.