mercredi 27 mai 2009

Le négociateur, le provocateur et le franc-tireur


L'Amérique expérimente la diplomatie, l'Iran teste un missile et Israël fourbit ses armes. Mais c'est peut-être sa future propre bombe atomique qui transformera la République islamique de l'intérieur.


Les entretiens entre le président américain Barack Obama et le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu permettent – aux petits observateurs des enjeux stratégiques que nous sommes - de conclure ceci : l'état hébreu ne déclenchera aucune action contre les installations nucléaires iraniennes durant l'année 2009.

Même si les États-Unis « conservent toutes les options sur la table », ils ont clairement fait savoir que les négociations avec l'Iran demeureront prioritaires jusqu'à la fin de cette année. D'où un profond désaccord en sourdine avec l'état hébreu frustré d'un quelconque feu vert durant toute cette période mais tenu de se ranger afin de ne pas s'attirer les foudres de son plus fidèle allié et vital appui.


En effet, sans le clamer haut et fort, l'Amérique redessine lentement et sûrement sa carte moyen-orientale et centro-asiatique. D'une certaine façon, elle envisage d'endiguer l'Iran comme elle le fit auparavant avec l'URSS et/ou d'impliquer la nation perse dans des partenariats stratégiques (tacites ou explicites) à la fois mutuellement bénéfiques et dissuasifs pour fermement maintenir celle-ci sur les rails. Une autre stratégie consisterait à diminuer l'influence régionale de Téhéran auprès de la Syrie et du Hezbollah libanais, d'où la prochaine visite à Damas de l'émissaire spécial George Mitchell pour le Proche-Orient. On peut s'interroger sur la nature de la démarche américaine pour parvenir à cette fin.

En outre, le bourbier afghan et le château de cartes pakistanais appellent une nécéssaire redéfinition des alliances au Moyen-Orient et en Asie centrale. À ce titre, un Iran à cheval entre ces deux mondes devient incontournable, à fortiori au cas extrême où la FIAS en Afghanistan devrait se constituer une logistique plus sûre que celle traversant le Pakistan. Le sommet de la fin mai 2009 consacré aux luttes anti-terroriste et anti-drogue, réunissant les présidents iranien Mahmoud Ahmadinejad, afghan Hamid Karzai et pakistanais Asif Ali Zardari, est une démonstration supplémentaire de la centralité de l'Iran dans le jeu régional. La récente et très précoce libération de la journaliste irano-américaine Roxana Sabéri – condamnée par la justice iranienne à huit ans de prison pour espionnage, de retour at home après seulement quatre mois de détention - relève d'une volonté affichée par Téhéran de détendre un peu plus l'atmosphère avec Washington.


Malgré ses fondements théocratiques, le système politique iranien dans sa globalité n'est pas seulement très stable, il comporte de surcroît d'énormes volets démocratiques, presque aussi actifs que ceux d'une démocratie occidentale et suffisamment alternés pour mettre fin à la carrière d'un président (second personnage de l'état, plus ou moins équivalent à un premier ministre européen), qu'il soit réformiste et affable comme Khatami ou conservateur et provocateur comme Ahmadinejad. D'où l'importance désormais capitale des élections présidentielles iraniennes du 12 juin – précédées de cinq jours par les législatives libanaises - plaçant la nation perse et le Proche-Orient au centre des attentions médiatiques et stratégiques. Les résultats finaux de ces élections n'auront aucune influence sur les desseins atomiques iraniens (faisant consensus entre conservateurs, réformateurs et petites mouvances politiques) mais ils détermineront l'interface diplomatique dans une phase critique de négociations avec l'Amérique.

NB : Concernant les élections libanaises et iraniennes, les récentes analyses de mes alliés EGEA (Les prochaines élections de juin) et les Carnets de Clarisse (Elections libanaises : décryptages) et par le compagnon Mon Blog Défense (Iran : les candidats à l'élection présidentielle) complètent remarquablement la lecture de celui-ci. Quelle indication peut-on tirer du soutien implicite du Guide suprême Ali Khamenei à Mahmoud Ahmadinejad, candidat à sa réelection ?


La vision israélienne est complètement différente et se justifie amplement par bien des aspects. Fortement imprégné par la tragique mémoire collective de la Shoah, l'état hébreu prend très au sérieux les incitations du président Mahmoud Ahmadinejad à « rayer Israël de la carte ». Ici, sans pour autant verser dans une géopolitique de l'émotion, l'observateur extérieur doit se mettre dans la peau de de son homologue israélien qui, de par une histoire communautaire et une géographie particulière, ressent et analyse simultanément l'éventualité d'une menace existentielle, ou du moins, se déclarant ouvertement et spécialement comme telle à son encontre depuis la présidence d'Ahmadinejad. Le test iranien du missile Sajjil-2 à moyenne portée ne fait que renforcer la perception de cette menace.

Dès lors, Israël fait valoir que de nombreuses nations condamnèrent d'abord son raid contre les installations nucléaires irakiennes d'Osirak en 1981, mais s'en réjouirent ensuite lorsque le régime de Saddam Hussein fit usage des armes chimiques contre ses administrés kurdes et contre les troupes iraniennes. Tel-Aviv est également persuadé que la communauté internationale – menée par les États-Unis, l'Europe, la Russie et la Chine – exercera réellement des contraintes fortes et continues sur la République islamique dans le seul cas où une épée de Damoclès (c-à-d un ou plusieurs raids de l'IAF ?) planerait au-dessus de « l'Iranium », et ce, peu importe l'avis de Washington.

L'autre crainte d'Israël réside dans une course aux armements dans son voisinage: dès le premier essai nucléaire iranien, Turquie, Arabie Saoudite et Égypte voudront à leur tour entrer dans la danse des atomes. L'état hébreu ne va tout de même pas faire la guerre à tout ce beau monde... Par ailleurs, il devrait s'interroger sur ses propres motivations nucléo-stratégiques et serait bien surpris de se découvrir plusieurs points communs avec ce trublion perse.

Question à 100 shekels : Israël s'est-il réellement imaginé détenir durablement ou indéfiniment le monopole régional de l'arme atomique après l'avoir introduite dans une zone grouillant de tempéraments volcaniques ?

Cependant, aussi habile soit-il en matières de raids aériens et d'opérations spéciales, l'état hébreu ne se berce guère d'illusions sur une action même d'envergure contre l'Iranium : celle-ci sera très compliquée, coûteuse en vies humaines et très probablement vouée à l'échec. Car il ne s'agit point de frapper une organisation type Hamas/Hezbollah ou une nation voisine saturée de défaillances sécuritaires, mais d'atteindre des installations nucléaires savamment éparpillées et dissimulées sur un immense pays doté d'une ingénierie militaro-scientifique et d'une défense anti-aérienne dignes de ces noms, et qui s'est depuis longtemps prémuni contre toute action israélienne ou américaine... Avec l'assistance directe de ses partenaires et fournisseurs russes.


Divers périls (opérationnels, tactiques et stratégiques) inhérents à une opération militaire israélienne/américaine contre la Perse atomique et les motivations stratégiques de celle-ci avaient déjà été analysés dans l'article Comment et pourquoi frapper l'Iranium ? Exemple : Pour peu qu'une escadrille américaine survole le territoire perse, l'économie mondiale en Grande Récession pourra-t-elle supporter une flambée des cours pétroliers consécutive à une fermeture du Détroit d'Ormuz par l'Iran en guise de représailles ? Certainement pas.


Malgré les menaces de sanctions économiques et de frappes aériennes, tout porte donc à penser que l'Iran n'en démordra point dans sa détermination à sanctifier son territoire par l'arme atomique et à être de facto reconnu comme acteur majeur sur la scène régionale et internationale. Tout se passe donc comme si la bombe iranienne devenait inéluctable aux yeux des États-Unis et de l'Europe qui, autrefois, virent la France et le Royaume-Uni développer leurs propres forces de frappe dans des conditions stratégiques comparables à celles vécues depuis peu par la République islamique.

Ne nous leurrons point : l'appareil politique et « ayatollacratique » iranien n'a rien d'un Saddam Hussein ou d'un al-Qaïda. Il fait preuve de patience, joue sur la corde, gagne du temps, décele et surtout exploite le moment stratégique favorable. Recherche nucléaire militaire, tests de missiles à moyenne ou longue portée, lancements expérimentaux de fusées et de satellitte, pourparlers avec l'OTAN, louvoiements avec l'AIEA... Téhéran manoeuvre avec témérité et dextérité, veillant jalousement à ne commettre aucune erreur dans sa route vers l'Iranium. Nul doute qu'au-delà du populisme antisémite d'Ahmadinejad, elle soit parfaitement consciente des risques encourus en cas d'usage irrationnel de l'arme atomique.

Néanmoins, c'est peut-être cette bombe tant convoitée qui marginalisera définitivement des garçons comme Mahmoud Ahmadinejad. Explications.

À première vue, l'approche américaine évoquée plus haut semble farfelue voire vaine. Elle l'est pourtant beaucoup moins au regard de l'histoire et sur le long terme. La détente avec les Soviétiques ne devint possible qu'une fois leurs efforts reconnus et leur régime « respecté » par l'Amérique et l'Europe occidentale. Par la suite, l'URSS réintégra progressivement le jeu international qui, au final, l'accula à des réformes successives au point de causer son effondrement, course aux armements en sus.

Les décideurs iraniens devraient donc longuement relire les cahiers de l'URSS, de l'Inde et du Pakistan nucléaires. Car une fois leur nation inscrite dans la catégorie des poids lourds et moyens, ils baigneront profondément dans de nouveaux paradigmes et de nouvelles responsabilités sur les plans diplomatiques, stratégiques et géoéconomiques à l'échelle orientale (Moyen-Orient, Asie centrale, Chine, Russie, Caucase) et donc mondiale. Ouverture, souplesse, sensibilité et pragmatisme tous azimuts l'emporteront vite sur hermétisme, provocation, rigidité et radicalisme, tout retour en arrière deviendra alors impossible.

Est-ce la révolution atomique qui irradiera et transformera la République islamique au nez et à la barbe des ayatollahs et des pasdaran ?

En savoir plus :

  1. New York Times : After Israeli Visit, a Diplomatic Sprint on Iran

  2. Yahoo! News : Sommet régional en Iran avec le Pakistan et l'Afghanistan

  3. Yahoo! News : La journaliste américaine libérée par l'Iran est rentrée aux Etats-Unis

  4. BBC : Iran 'test launches' medium-range missile

  5. Aviation Week : How Would Israel Destroy Iran's Nuclear Program ?

  6. Defense Update : Can, or Should Israel Disable Iran's Nukes by Itself ?

  7. Los Angeles Times : Iran nuclear danger downplayed in reports

  8. EastWest Institute : US-Russia Joint Threat Assessment on Iran's nuclear and missile potential (PDF : 367 Ko)

2 commentaires:

René a dit…

Vous avez tout à fait raison :

1 - La destruction des installations iraniennes nécessite une guerre et non un simple raid. Nul n'a les moyens de mener cette guerre, ni les Etats-Unis ni Israël

2 - La situation géopolitique de l'Iran en fait un allié naturel des US et d'Israël. C'était la politique du Shah. L'Iran, malgré ses gesticulations dues aux fondements de la révolution islamique, finira par y revenir. Perse, il est isolé depuis des années au bord d'un bloc arabe d'un côté, des républiques ex-soviétiques de l'autre, du Pakistan et de l'Afganhistan à l'Est. Tous ces pays sont potentiellement dangereux pour sa sécurité.

3 - Que ce soit pour les US ou Israël, il représente un point d'appui autrement solide et riche en hydrocarbures qu'un Pakistan qui sombre dans l'anarchie. Il permet de faire contre poids à l'alliance (de fait pour Israël, de droit pour les US) avec l'Arabie Séoudite

4 - L'histoire montre qu'un pays qui veut se doter de l'arme nucléaire finit par y arriver. Il n'y a pas de critères permettant de décréter qui y a droit et qui ne l'a pas.

5 - Ahmadinejad est un épiphénomène qui ne sera peut-être pas réélu.

EGEA a dit…

Salut Charles,
dans ta liste de référence, tu peux ajouter mon billet qui tourne autour du même sujet : http://www.egeablog.net/dotclear/index.php?post/2009/05/23/Les-prochaines-%C3%A9lections-de-juin
Par ailleurs, je trouve très intéressante ton idée de responsabilisation nucléaire : quand on est détenteur, on deviendrait "raisonnable". Idée à développer, à mon sens.
Amitiés
Olivier