mardi 6 octobre 2009

Vers une doctrine militaire 2.0 ou 1.5 ?


Depuis peu, l'armée de terre américaine a ouvert la conception de sa doctrine à la fameuse intelligence des foules. Bienvenue dans le « crowdsourcing » en uniforme.


En décembre 2009, L'US Army parachèvera la version 2.7 du Capstone Concept, document exposant les lignes directrices de sa doctrine et de sa formation. Une version primaire de ce document a été publié dans Small Wars Journal sous l'égide du Brigadier General H.R. McMaster, ce dernier garantissant que les commentaires, les analyses et les propositions des internautes seront pris en compte lors de la rédaction du document final.

Une véritable première pour une telle institution versant a fortiori dans la plus stricte confidentialité lorsqu'il s'agit de sa conception doctrinale, à la plus grande joie des experts et des passionnés de la chose militaire.


Intelligence collective, crowdsourcing, foules intelligentes (smart mobs), open source... Ces quelques concepts qui font le Web 2.0 connaissent depuis peu un certain succès auprès des entreprises et des gouvernements. Tous reposent peu ou prou sur des modèles ouverts et collaboratifs d'innovation/de production très peu sujets aux restrictions et frictions propres aux modèles propriétaires et hiérarchiques, et devant beaucoup à la sophistication constante du Net et de ses usages: blogs, réseaux sociaux, médias participatifs, wikis, peer-to-peer, etc.

La preuve par l'encyclopédie en ligne Wikipédia et par le système d'exploitation Linux, considérés comme de merveilleuses illustrations de l'intelligence des foules malgré quelques réalités trop souvent oubliées. Dans le premier cas, un carré de rédacteurs privilégiés produit l'essentiel du contenu encyclopédique et décide au final de la validité du moindre complément d'information produit par l'internaute lambda. Dans le second cas, le moindre code-source public proposé est scrupuleusement étudié par Linus Torvalds en personne et/ou par un cercle restreint de « linuxiens » avant insertion dans la programmatique globale de l'OS. Sans ces filtrages en arrière-plan, Wikipédia ressemblerait à un bazar terminologique et Linux relèverait d'une usine à gaz logicielle.

Faisons un détour par IBM. En 2006, la firme d'Armonk fit participer plus de 150 000 salariés, clients, fournisseurs, partenaires et universitaires à la définition de ses futures stratégies d'investissement. Après écrémage du patchwork 2.0 conséquent, la direction de Big Blue consacra avec justesse – et une dose de prescience - plusieurs centaines de millions de dollars dans des domaines comme les économies d'énergie, les alimentations électriques intelligentes et les technologies médicales.

Ces exemples démontrent amplement que l'intelligence des foules et les modèles ouverts et collaboratifs afférents sont réellement productifs et/ou innovants lorsqu'ils visent des objectifs précis, comportent des schémas directeurs clairs et incorporent un filtrage plus ou moins drastique « du signal et du bruit »; rien de tel n'étant possible sans la présence et la dextérité d'un noyau de contributeurs-décideurs. Un point savamment expliqué par les professeurs Malone, Raubacher et Dellarocas (MIT, Université de biologie du Maryland) dans leur étude Harnessing Crowds: Mapping the Genome of Collective Intelligence. Les hiérachies et les directions ont donc de beaux jours devant elles, n'en déplaise aux extrémistes de l'intelligence 2.0.


Une doctrine militaire doit fournir un cadre intellectuel et opérationnel favorable à des stratégies, à des arts opératifs (grand merci à la revue Défense & Sécurité Internationale, No 51, septembre 2009 !) et à des formations adéquates. Malgré les prolifiques contributions des foules intelligentes et leur capacité à penser « hors de la boîte », l'implémentation de la doctrine à des niveaux sous-jacents de décision et d'action ne peut-être menée à bien que par la hiérarchie militaire.

D'où l'immense intérêt de ce Capstone Concept « plutôt 1.5 que 2.0 » car il s'agit d'un prototype doctrinal d'abord soumis à une réflexion ouverte et transparente, puis peaufiné par une organisation typiquement hiérarchique. D'une certaine façon, les foules intelligentes découvrent et extraient massivement un brut de qualité, les états-majors raffinent et déclinent celui-ci en multiples carburants. En décembre 2009, nous saurons certainement quel combustible alimente les centcoms de l'US Army.

Nul doute que « la doctrine militaire 1.5 » fera des émules dans maints corps d'armes d'Amérique et d'ailleurs.


1 commentaire:

SD a dit…

Bonjour Charles
Bravo pour ce billet très intéressant. Un complément pour tes lecteurs sur la doctrine militaire ouverte aux rédacteurs lambda : adaptation de la doctrine américaine
Je n'ai pas de résultats précis de ce processus qui doit être délicat pour faire émerger un texte applicable et compris de tous simplement. Si cela fonctionne, cela risque de changer pas mal de choses dans l'élaboration des doctrines.
Cordialement
SD