jeudi 24 décembre 2009

De Docteur Folamour à Docteur Manhattan

L'adaptation cinématographique de la bande-dessinée Les Gardiens (réalisée par DC Comics sous le titre original Watchmen), fracassant succès commercial et critique dans les années 80, ne brille pas seulement par son scénario-catastrophe uchronique et sa richesse graphique, mais aussi par sa profonde réflexion sur la paix, la guerre et l'arme nucléaire.

Dans cette bande de justiciers masqués dépourvus de pouvoirs fantastiques, il y a Docteur Manhattan, super-héros devenu à la fois omniscient et omnipotent suite à un accident de laboratoire – un classique du comics – au point d'être considéré comme un dieu américain... aux ordres du Pentagone.


Dr Manhattan possède des dons de télépathie et de télékinésie, se téléporte à volonté de plusieurs années-lumières, modifie ou recompose sa structure atomique à loisir, crée des objets dans l’espace et perçoit le temps bien au-delà de notre perspective linéaire. En colère, il filerait une raclée aux X-Men, Quatre Fantastiques et Vengeurs réunis en un clin d’oeil. La maîtrise de la matière et de l’énergie ne sont pour lui qu’un jeu d’enfant. À lui seul, il concentre toutes les lois de la physique et le pouvoir de la science nucléaire. Un pouvoir à la fois divin et diabolique que l’Amérique usera de manière disproportionnée.

En effet, dans cette uchronie à la Batman, l'Amérique foudroie le Vietcong grâce aux bons et loyaux services de Dr Manhattan. Ainsi, l'URSS est férocement tenue en respect, Nixon et Kissinger demeurent en poste jusqu'au milieu des 80's où se déroule l'intrigue. Retour de bâton : Oncle Sam l'emporte sur tous les tableaux grâce à sa surpuissance atomique pendant que son environnement, sa société et son économie se dégradent à une vitesse photonique.

Obsédé par les merveilles de la physique, le froid et neutre Dr Manhattan ne fait qu'obéir aux ordres de ses supérieurs. Malgré son omniscience et son omnipotence, il ne s'interroge guère sur la nature de ses pouvoirs et leurs conséquences, estimant que c'est plutôt à sa hiérarchie politique et militaire d'établir des jugements moraux et de se forger une conduite éthique. À l'inverse, son compagnon Le Comédien / Eddie Blake, pervers sexuel armé d'un lance-flammes dévastateur et d'un cigare aux lèvres, jouit littéralement de sa puissance de feu. Celui-ci incarne nettement une Amérique à la gachette facile, perçue comme impérialiste, arrogante et décadente.


Entre pertinence, désarroi et cynisme, les Gardiens ne s'en tiennent guère là. Ex-compagnon d'armes et quasi rival de Dr Manhattan sur le plan intellectuel, le brillant Ozymandias / Adrian Veidt provoque l'explosion d'armes atomiques dans plusieurs métropoles afin que l'humanité prenne réellement conscience du péril nucléaire. Bref, quelques millions de morts exactement là où il faut pour ensuite sauver des milliards partout ailleurs. Préalablement, tout sera mis en oeuvre afin que Dr Manhattan soit désigné coupable et ennemi public numéro un.

Ozymandias : « Évidemment, mes convictions morales m'ont fait hésiter à procéder à ce grand sacrifice nécéssaire. Quelques régions clés un peu partout sur le globe : New York, Los Angeles, Moscou, Hong Kong, allaient être désintégrées en un instant. […] Un châtiment pour avoir flirté avec la troisième guerre mondiale. […] »


Lassé de la bêtise humaine, Dr Manhattan se téléporte sur Mars en compagnie du Spectre Soyeux / Laurie Jupiter dont le charme ne le laisse point insensible. Comme quoi, le golgothe quantique a apparemment conservé quelques caractéristiques bassement humaines. Son ex-petite amie l'exhorte et le supplie d'intervenir pour empêcher l'armageddon en cours sur Terre. Sa réponse est littéralement celle d'un dieu : « Le reste de l'univers ne s'en rendra même pas compte. D'après moi, la vie telle qu'on la connait sur Terre est un phénomène grandement surestimé. Regarde autour de toi : Mars se débrouille parfaitement bien sans l'ombre d'un seul micro-organisme. […] Alors, dis-moi, est-ce que tout ceci serait vraiment magnifié par un pipeline de pétrole, par un centre commercial ?

Cependant, le Spectre Soyeux porte bien son surnom : « Alors, est-ce trop demander de faire un miracle ? »

Après maintes périgrinations psychologiques et philosophiques plutôt sensées, Dr Manhattan accepte finalement de revenir sur Terre et d'intervenir : « Maintenant, sèche tes larmes et rentrons chez nous. »



De retour quelques secondes trop tard sur la planète bleue, la belle et la bête découvrent que le malicieux Ozymandias avait vu juste : suite aux multiples attentats atomiques, les grandes puissances s'unissent pour promouvoir effectivement la paix et endiguer le péril nucléaire.

  • Ozymandias : Tu vois ? Deux super-puissances qui renoncent à faire la guerre. […] C'est autant ta victoire que la mienne. [...]

  • Rorschach : Nous étions destinés à faire régner l'ordre. Tout le monde saura ce que tu as fait.

  • Le Hibou : Une paix basée sur un mensonge.

  • Ozymandias : Oui, mais la paix.

  • Le Spectre Soyeux : Non, nous n'avons pas le droit de faire ça.

  • Dr Manhattan : […] Si nous voulons préserver la paix ici, il nous faudra garder le silence.


Furieux et déçu, l'humaniste et opiniâtre Rorschach (le justicier au chapeau) veut tout révéler au monde : « jamais de compromis, même face à l'apocalypse ! ». Ses amis et anciens compagnons d'armes tenteront vainement de l'en dissuader. Avec le consentement tacite et désespéré de ses camarades, il sera désintégré par Dr Manhattan qui dit « comprendre sans approuver ni condamner. »


Dr Manhattan : « Je peux changer à peu près n'importe quoi mais pas la nature humaine. Je quitte cette galaxie pour une autre un peu moins compliquée […] Peut-être pourrais-je en créer une moi-même ».

En plus clair, Dieu a préféré s'éloigner autant que possible de ces humains pourtant conçus à son image, selon la légende biblique. Erreur quantique ou mythique ?


Malgré un parfum de guerre froide et un happy end huilé mais surprenant, Les Gardiens laisse le spectacteur avec l'après-goût amer d'une profonde défaite. Quel est donc ce monde où la paix règne plus facilement par l'arme nucléaire ? N'y a-t-il que l'éventualité d'une destruction mutuelle assurée pour maintenir des nations dans une paix solide et durable ? Est-ce une vision erronée, simpliste ou grossière ? Sur ces questions, remercions l'Union Européenne d'offrir un rayon de lumière, en espérant qu'elle ne soit pas trop obnubilée ou trop embourgeoisée par son propre paradis kantien... Qu'elle doit en grande partie à une Amérique qui fut son gardien hégélien durant les années de guerre froide.

Dans tous les cas, une fois à l'intérieur du casino atomique et dotée de pouvoirs qui la dépassent, l'humanité a bel et bien perdu son innocence... « Maintenant, nous sommes tous des fils de putes », avait déclaré le physicien Kenneth Bainbridge à son collègue Joseph Oppenheimer après le premier essai nucléaire du projet Manhattan.

Oseriez-vous murmurer ces mêmes propos à l'oreille de Mahmoud Ahmadinejad ou de Kim Jong-Il ?

En complément : L'enfer du désarmement nucléaire


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