mercredi 6 janvier 2010

US Navy : les sous-marinières embarquent

Les sous-marins américains auront désormais des femmes à bord. Bienvenue dans la mixité en profondeur !


Depuis la fin de la guerre froide, l'US Navy Submarine Force (USNAVFOR) est confrontée à la baisse continue des candidatures pour ses équipages de sous-marins. Depuis 2001, c'est la ruée pour devenir GI Joe / GI Jane en Afghanistan ou en Irak. Au sein de la Naval Academy, les sous-marins ne séduisent que très peu les futurs officiers, porte-avions et frégates ayant apparemment plus de sex-appeal. La qualité de l'air du grand large entrerait-elle en jeu ?

À ce jour, 15% de l'effectif total de l'US Navy est composé de femmes opérant uniquement à bord des bâtiments de surface et des avions de combat (sur porte-avions) mais bannies des sous-marins. Selon un sondage ouvert effectué par le webzine Military.com - très majoritairement lu par des jarheads masculins - 78% des votants se prononcèrent contre l'introduction de femmes à bord des sous-marins alors jugée trop problématique.


Depuis fort longtemps, la culture US Navy cristalllise de fortes résistances à l'incorporation de la gente féminine dans les équipages de subs, ceci pour des motifs relevant beaucoup plus de l'opérationnel que du psychologique. En effet, à l'image de leurs compagnons de surface habitués depuis 1993 à la présence féminine, les sous-mariniers ont toujours été persuadés que des femmes peuvent parfaitement « faire le boulot ». En 2008, Ann E. Dunwoody fut la première femme promue Général 4 étoiles à l'US Army qui compte déjà 21 générales une étoile, dont quatre au grade de brigadières-générales. Un sous-marin nucléaire étant conçu pour durer une quarantaine d'années, rien d'étonnant donc à ce qu'il soit manoeuvré tôt ou tard par des équipages mixtes.

Toutefois, la base des sous-mariniers semble nettement plus réticente qu'une hiérarchie aussi pragmatique que déterminée. À l'USNAVFOR, ces réticences sont nettement plus prononcées au sein des équipages de sous-marins d'attaque (comme les 11 bâtiments SSN de la Classe Virginia), engins de taille plus réduite, aux espaces plus confinés et aux effectifs moindres que ceux des sous-marins lanceurs de missiles nucléaires (comme les 18 bâtiments américains SSBM de la classe Ohio).


Analysons tout de même les arguments avancés par ceux qui s'opposent aux women in subs, car même le Defense Advisory Committee on Women in the Services (DACOWITS) – qui milite et travaille efficacement pour l'intégration des femmes dans les armées - admet volontiers la complexité de la mixité en profondeur.


Le premier argument porte sur la promiscuité lors de missions s'étendant sur plusieurs mois. Un équipage de 113 à 167 membres - respectivement pour un hunter (SSN) et pour un boomer (SSBM) - doit vivre dans un tube complètement hermétique aussi grand qu'une maison de dimension moyenne, dormir dans d'exigus dortoirs à plusieurs lits juxtaposés, très souvent échangés par rotation, et partager des douches/WC se comptant sur les doigts d'une main. Le meilleur voire l'unique endroit pour se changer est précisément ce dortoir où on est rarement seul...

D'où le second argument : le réaménagement conséquent des sous-marins afin de les adapter aux besoins de la frange féminine de l'équipage. Or, ce réaménagement a un coût d'abord sur le plan budgétaire notamment en période de vaches maigres, puis sur le plan ergonomique du fait de l'exiguïté déjà prononcée d'un boomer et d'autant plus d'un hunter. De quoi entraver quelque peu les capacités opérationnelles des bâtiments, selon plusieurs cadres de l'USNAVFOR.

Le troisième argument porte sur la nécéssité d'établir des plans de carrière adéquats pour ces futures sous-marinières et d'adapter le « management » de ces effectifs mixtes dans tout le corps marin : encadrement médical, couverture médicale et sociale, retraites, suivi familial, soutien psychologique, uniformes, etc. En outre, de nombreuses épouses de sous-mariniers craignent d'éventuelles infidélités de leurs conjoints avec des compagnes d'armes du fait de la promiscuité et/ou de la « fraternisation » inhérents à la vie quotidienne en profondeur. Maintes futures sous-marinières appréhendent le risque de harcèlement moral ou sexuel, réalité marginale créant tout de même quelques remous au sein des forces américaines en Irak et en Afghanistan. Mais il en faut beaucoup plus pour dissuader l'USNAVFOR et le DACOWITS dans leur initiative.


Question à 30 noeuds : peut-on réellement flirter en toute tranquilité ou harceler sexuellement quiconque en toute impunité en présence constante des potes, a fortiori dans une boîte à sardines à 130 mètres de profondeur ? Le rendez-vous galant ou le méfait n'est-il pas plus probable sur la terre ferme qu'en immersion ? Par ailleurs, n'omettons jamais que les rapports entre compagnons et/ou compagnes d'armes (tous corps d'armes confondus) relève beaucoup plus d'un solide, durable et charmant compromis entre amitié profonde, amour platonique et respect mutuel. De la fraternité, tout simplement.


Le quatrième argument, et non le moindre, concerne le risque de grossesse. Le Pentagone, l'US Navy et le DACOWITS s'accordent tous sur le fait qu'une grossesse soit totalement incompatible avec l'engagement dans le Silent Service, et ce, peu importe qu'elle soit désirée ou accidentelle. Motifs : 1/ l'accumulation du dioxide du carbone dans l'air respirable du sous-marin constitue un réel danger pour le foetus (en particulier lors de ses trois premiers mois), 2/ l'inéluctable exposition à des radiations même faibles (sous-marin nucléaire = réacteur nucléaire à bord) l'est encore plus. Plusieurs hauts gradés de l'US Navy souhaitent vivement que l'engagement d'une sous-marinière soit assorti d'une condition draconienne : l'obligation de se soumettre à un plan de contraception (injections ou implants sous-cutanés) durant toute la carrière en mer. Parfaitement conscient des risques, le DACOWITS ne rechigne pas.


Cependant, d'autres arguments plaident largement en faveur des sous-marinières.

Les expériences mixtes à bord des sous-marins norvégiens, australiens et espagnols (à propulsion diesel) sont aujourd'hui très convaincantes. De plus, l'US Navy a longuement et finement analysé les expériences mixtes au sein des équipes scientifiques de stations polaires (Arctique, Antarctique) et des équipages de la NASA et de la Station Spatiale Internationale; trois cas de figure où la mixité des personnels et les conditions de vie sont plus ou moins similaires à celles des sous-marins. Enfin, les corps d’armes aériens et terrestres et les bâtiments de surface n’ont accusé aucune défaite ou n’ont commis aucune bavure suite à quelque particularité de la gente féminine dans leurs rangs…

L'US Navy s'oriente donc vers une intégration à la fois graduelle et expérimentale des sous-marinières qui effectueront leurs premières missions à bord des SSBM. En effet, la reconfiguration des boomers se révèle un peu moins problématique et a priori moins onéreuse : 4 à 5 millions de dollars par bâtiment. Au fur et à mesure de l'expérience mixte dans divers bâtiments sur plusieurs années, l'US Navy réadaptera son management interne et réajustera les coûts de réaménagement à l'ensemble de sa flotte sous-marine. Machine avant toute !


En savoir plus :

  1. Military.com : JCF Chief: It's Time Women Served On Subs

  2. Military.com : Navy Set to Crew Subs with Female Sailors

  3. USA Today : Could women sink U.S. Submarines ?

  4. Defensetech : Adapting Women to Subs

  5. USS DevilFish : Women in Submarines - Tailhook at Test Depth?

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