samedi 27 février 2010

Des nouvelles guerres à la risquophobie européenne

Que l'on soit d'accord ou pas avec John Arquilla – notamment dans le domaine cybersécuritaire en ce qui me concerne, ses analyses valent largement le détour. Après tout, n'est-ce-pas lui qui avait prédit juste l'émergence des guerres en réseaux (netwars) ? Aujourd'hui, il étend son analyse aux égarements stratégiques et technologiques de l'armée américaine dans « The new rules of war ».


Outre-Atlantique, Zaki Laïdi plonge dans les raisons profondes et durables de la risquophobie européenne dans « l'Europe a-t-elle une aversion pour le risque ? »

« Les Européens ont très clairement épuisé leurs besoins d’Empire. Après avoir passé des siècles à se combattre ils en sont arrivés à l’idée que la pacification de leurs rapports à travers le renoncement au recours à la force était en définitive la meilleure modalité de régulation de leur rapport. L’Europe s’étant construite contre la guerre et le recours à la force, elle ne peut plaider à l’échelle mondiale que contre la guerre et contre le recours à la force. C’est d’ailleurs pour cela que la question de l’Europe puissance pose tant problème à bon nombre de nations européennes. »


Une réalité que je m'acharne à expliquer - avec plus ou moins de succès - à l'allié Pour Convaincre et au compagnon Gestion des Risques et des Crises, qui devront tôt ou tard comprendre qu'un service civique volontaire et/ou une meilleure définition de l'identité nationale ne feront pas grand-chose pour inverser cette tendance lourde datant très probablement de la fin de la guerre froide.


En outre, je vous propose humblement de compléter ces lectures avec les articles « L'insurrection moderne pour les nuls », « Le guide stratégique de David contre Goliath » et « Afghanistan, chronique d'une défaite organisée ».


Chers SD et PM, que le vouliez ou non, les Européens sont fragiles et délicats. Bref, de vrais petits intellectuels bourgeois. Vous n'aimez pas l'entendre mais vous le savez pertinement. Pourquoi cette risquophobie est-elle un peu moins prononcée en Amérique ? Pour des raisons multiples reposant d'abord sur son ciment religieux plus proche de ceux imprégnant les sociétés orientales, puis sur sa quasi-certitude d'être « la nation indispensable et le gendarme du monde », et ce, malgré quelques tentations isolationnistes vite annihilées par les tumultes de la scène géopolitique ou économique.

Le politologue Robert Kagan n'a pas tort : l'Amérique se veut un gardien hégélien du monde, l'Europe se veut un paradis kantien dans le monde. À mes yeux, l'avenir existentiel et stratégique de l'OTAN se joue non pas en Afghanistan mais dans cette solide et invisible divergence.



9 commentaires:

SD a dit…

Bonjour Charles,
Je suis partiellement d'accord avec toi.
Je pense qu'il faut séparer les populations de ceux qui les dirigent politiquement, économiquement voire médiatiquement. En Europe, les dirigeants vivent trop souvent leur trip transnational (Européen ou onusien) à fond. Les gens (je sais, je parle pour eux) ne veulent pas de cet état de fait (cf. consultations populaires sur le "traité constitutionnel"). La réalité d'en bas est que les gens demandent de plus en plus de sécurité mais pas forcément de plus en plus de principe de précaution.
Les Européens n'ont pas intrinsèquement d'aversion pour le risque mais leur élites certainement. C'est difficile d'assumer l'emploi de la force et de la contrainte. Par ailleurs, les smicards, les minimum vieillesse ou les Rmistes savent ce que sont les aléas de la vie !
Ces élites sont peut-être effectivement fragiles et délicates, de vrais petits intellectuels bourgeois...
Pour le reste, je te renvoie à Kagan (tu as la même thèse) qui a écrit "la puissance et la faiblesse" et qui moins de deux ans après a du écrire "le revers de la puissance"...
Amitiés
SD

Electrosphère a dit…

@ SD,

Aïe ! Tu commets là une petite erreur : séparer les populations de leurs dirigeants. Or, ceux-ci ne sont que les produits d'un corps social dans son ensemble. Idem pour l'institution militaire.

Les smicards, Rmistes et retraités affrontent les aléas de la vie par non-choix et ne demandent qu'une meilleure couverture/redistribution sociale... pas l'exposition à un risque économique supplémentaire. Du moins, telle est mon analyse.

Enfin, n'oublie pas qu'en Europe, il y a quatre facteurs à la fois causes et conséquences de la risquophobie : le principe de précaution sous diverses formes, l'état-providence (+/- prononcé selon les pays), la judiciarisation à outrance et le vieillissement démographique.

Tous les ingrédients qu'il faut pour une culture du repli... tant sur le plan collectif qu'individuel.

Dès lors, prendre/assumer un risque sociéconomique est une chose, mourir en/pour l'Afghanistan en est une toute autre. Comment expliqueras-tu à un espagnol/français/néerlandais/danois moyen que "les Talibans + Al-Qaïda sont une menace pour la civilisation ou pour la sécurité mondiale" ?

Merci pour le rappel sur Robert Kagan omis lors de la rédaction initiale (à une heure tardive) et ajoutée/corrigée dans l'article.

Cordialement

Yannick Harrel a dit…

Bonjour Charles,

Sacrée coïncidence que tu évoques la risquophobie Européenne ce jour puisque je pris connaissance peu avant le tien d'un article intitulé "La Russie est le seul empire qui reste en Europe" (paru sur L'Express).

Je passe sur la vision très caricaturale de la Russie qu'a l'auteur, ce qui m'a le plus intéressé c'était au fond sa perception et volonté d'enjoindre cet Etat Eurasiatique à renoncer à toute volonté de puissance. Or le dynamisme Russe (qui commence à porter ses fruits avec les programmes initiés dans les années 2000)ne joue pas la même symphonie fatiguée que les Etats Européens. La Russie a encore le sens de l'Histoire, là où les hiérarques Européens veulent l'enfouir et se préparer un avenir tout aussi aseptisé que morne. Les Américains qui eux veulent perpétuer leur civilisation, et en ont encore largement les moyens, ne peuvent que regarder avec irritation ou dédain ces mêmes Européens.

Je pense tout comme toi que Robert Kagan est dans le vrai en opposant deux visions radicalement différentes de la perception du monde : le dynamisme Hégelien ou la résignation Kantienne (si je puis me permettre de forcer le trait ;-) )...

Cordialement

SD a dit…

Je confirme, les dirigeants ne sont pas l'émanation du corps social. C'est une affirmation trop hâtive. Il suffit de regarder la représentation nationale en France ou l'élite médiatique (ceux qui font la pluie et le beau temps dans les rédactions)pour s'en convaincre. Qui fait la pluie et le beau temps dans les pays européens : les cigales ou les fourmis ?
Pour Kant, si je me souviens bien de ma lecture de Vers la paix perpétuelle, il considère que cette paix peut être obtenue par la guerre comme situation transitoire...
Ensuite, l'Europe n'existe pas. Les pays Européens existent. C'est une différence de taille avec les Etats-Unis ou la Russie.
Encore une fois, attention aux conclusions hâtives. Les Etats-Unis sont aussi en déclin relatif. La Russie a une démographie catastrophique et un solde migratoire inquiétant en Sibérie.
Il ne faut pas enterrer trop tôt les pays Européens, même si la situation actuelle est loin d'être idéale. La dynamique et le volontarisme politique peuvent changer la situation pour des acteurs. Regardez la situation de la Chine, il y a 20 ans et regardons dans 20 ans !
Rien n'est inéluctable dans l'histoire.
Cordialement
SD

JGP a dit…

Salut les amis,

Sur ce sujet la section "La pause stratégique" du dernier ?) ouvrage de Michel Goya, Res Militaris, est assez éclairant. Je poste un commentaire plus conséquent dès que j'ai dix minutes.

Bon weekend,
JGP

Yannick Harrel a dit…

@SD

Bonjour,

Je suis d'accord avec vous, rien n'est inéluctable fort heureusement. Cependant je suis très pessimiste sur l'avenir des nations Européennes car je ne perçois pas de volontarisme en la matière de la part de ses différents dirigeants. On se contente plus de gérer que de se projeter (il est vrai que le contexte de crise globale n'aide guère en cette période) . L'Union Européenne semble être devenue une fin en elle-même alors que fondamentalement elle n'est qu'une association économique à vocation fédérale mais sans autre ressort ni perspective stratégique.

Pour Kant il faudrait que je me replonge dans l'ouvrage (qui date de mes années lycée!) mais de mémoire il tombait dans l'erreur de penser que le droit était seul garant de la paix, alors que ce droit est surtout la résultante et l'officialisation d'un rapport de force. Concernant la guerre, il l'a prenait en considération dans les rapports entre Etats mais en ébauchant sa disparition par le canevas juridique et éthique d'une assurance que tous seraient protégés des atteintes belliqueuses réciproques par des garanties légales acceptées. C'est faire un peu rapidement fi de la duplicité des Etats, ainsi que du fameux thymos si bien conceptualisé par Fukuyama.
Il faudrait que je relise Kant avec les yeux de maintenant, ça devrait être instructif ;-)

Pour la Russie attention, le thème démographique est ressassé à l'envie sauf que justement les politiques énergiques du Kremlin commencent à se faire sentir puisque le solde est désormais positif après avoir ralenti année après année la saignée des années 90. Tandis que l'Ukraine et la Géorgie continuent eux de s'enfoncer démographiquement(bizarrement on n'en entend pas parler alors que la situation est encore plus critique que la Russie).
Et si justement la Russie peut s'enorgueillir de tels résultats probants c'est parce qu'elle le doit au volontarisme politique! Le même qui semble actuellement absent au sein des élites Européennes. Rien n'est inéluctable une fois encore, seulement la marche de l'Histoire a souvent été impitoyable pour ceux qui se croyaient immortels de par leur passé glorieux.

Cordialement

SD a dit…

@ Yannick Harrel
Je suis d'accord avec vous la Russie est un grand pays au passé glorieux et un pôle de puissance mondial. Pour l'avenir démographique, je précise mon propos. Avec un taux de fécondité de 1,4 enfants par femmes (2008) et en l'absence de naturalisation massive, il existe un déséquilibre démographique à venir. Comme je l'ai dit, rien n'est inéluctable pour la Russie comme pour l'Europe. Après, pour les comparaisons avec l'Ukraine et la Géorgie, je ne rentre pas dans ces considérations.La liste pourrait être bien plus longue en Europe orientale. La démographie des uns a peu à voir avec celle des autres, actuellement.
Par ailleurs, les migrations de populations russes de Sibérie vers l'ouest de l'Oural existe également. Ce n'est pas un problème en soi.
Pour revenir au débat initial, je pense que les pays Européens ne sont pas foncièrement risquophobes mais tout simplement fauchés ou sur la paille... :)
Le problème n'est pas la peur de jouer au "casino géopolitique" mais de ne pas avoir de ronds à jouer au casino géopolitique !
Cordialement
SD

AG a dit…

Bonjour à tous,

Je lis, toujours avec grand intérêt, les messages de Charles et d'Alliance Géostratégique.

Sans me prononcer sur les analyses géopolitiques de Kagan ou autre, je reviendrais sur la cohésion d'une société.

Il est vrai que la nôtre connait, à ce sujet, de sérieux soucis auxquels on pense pouvoir répondre par un service civique ou autre...Peut-être !

Je tenais simplement à vous signaler un élément de réalité. Réserviste de mon état, j'ai la chance d'être également instructeur en préparation militaire. S'il est vrai qu'au niveau "officier" (que je connais un peu mieux...), les profils sont très proches, la vocation s'affirme et se renouvelle...La preuve, on est de plus en plus nombreux !

Mais il est vrai qu'on retrouve des profils assez connus (ou élites) appartenant, pour la majorité, à des sphères ou des catégories de populations chez qui le sens patriotique ou simplement national a toujours été assez présent. Il n'empêche, on trouve aussi de plus en plus de curieux, motivés par une notion de "service"

Aux autres niveaux, cela reste pourtant également vrai et cela est assez étonnant. Les Préparations Militaires sont de plus en plus nombreuses et de taille importantes au moins dans certaines armes.

Bref, quelques éléments pour alimenter le débats !

PM a dit…

Cher Charles,

Je participe tardivement à ces échanges mais j'étais en vacances.
Sans être d'accord sur tout, ton billet a le mérite de poser un problème qui n'est pas suffisamment traité, c'est l'attitude de nos sociétés face aux risques.
POur enrichir le débat, je souhaiterais apporter 3 remarques :
1/ la société américaine est aussi risquophobe que la société européenne. Tu peux aller faire un tour sur le site de Frank Furedi, notamment son article "Hurricane Gustav and the incitement to panic"
- http://www.frankfuredi.com/index.php/site/article/241/
("US officials’ overblown reaction to Gustav shows that the politics of worst-case thinking can seriously harm community safety and solidarit".
2/ je rejoins SD lorsqu'il parle d'une responsabilité de nos élites et médias. Il faut arrêter de penser que la population ne veut plus la guerre. Ce dont la population ne veut plus, ce sont des engagements soit disant de "stabilisation" ou de "sécurité", qui se soldent par des morts. Le tort de nos dirigeants, c'est d'infantiliser la population et d'anticiper de fausses réactions. Un vrai discours sur le mode "c'est la guerre, et voici pourquoi nous la menons" n'aurait sans doute pas les mêmes conséquences.
Et d'ailleurs, si les US acceptent mieux les morts actuels, c'est que leur président à l'époque les avait prévénu "we're at war"
3/ enfin et surtout, le débat doit commencer par comprendre les fondements de la "société du risques" et en tirer les enseignements. La société du risque refuse justement d'être infantiliser et de subir des risques qui sont les conséquences de décisions qui lui échappent. La pédagogie et l'implication citoyenne que SD et moi-même réclamons doivent permettre de rompre avec cette infantilisation. Un des enseignements majeurs en gestion du risque, c'est l'effet des dissonances. Or, concernant l'Afghanistan, il y a dissonance lorsque la situation sur le terrain est celle d'une guerre et lorsque les messages diffusés au public parlent de stabilisation et de conquête des coeurs. Comment reprocher à la population d'avoir un sentiment de méfiance face à ces dissonances.
La gestion de la grippe A-H1N1 a été à cet égard, un bel exemple d'infantilisation et de dissonances multiples.

Bref, comme le note Zaki Laidi, "C'est une question qui mérite de plus amples développements". J'ai lu son article et je pense que l'on peut trouver nombres d'exemples historiques de civilisations traumatisées par la guerre à une période de leur histoire, qui s'adonnèrent alors à la risquphobie, mais qui revinrent aussi rapidement à des attitudes belliqueuses, lorsque le besoin s'en fit sentir.
Encore faut-il, lorsque ce besoin n'est pas palpable, qu'il soit mis en lumière par les "clercs"...
Salutations bloggières

PM