dimanche 14 février 2010

Esther Duflo : des expérimentations aléatoires contre la pauvreté


Selon l'économiste Esther Duflo, on ne trouvera point de solution miracle contre la pauvreté a fortiori en comparant les expériences historiques d'une centaine de pays. Cependant, on peut identifier les politiques économiques les plus adaptées grâce à des expérimentations d'aide au développement et de microfinance inspirées des essais cliniques randomisés.


Lors de sa conférence Poptech.org 2010 (voir ce résumé vidéo de 20 mn), la professeure du MIT a préféré les petites questions aux grands concepts : les ruraux du Rajahstan ou les agriculteurs du Kenya seront-ils plus prompts à se faire vacciner contre la malaria avec des dons en espèces / nature ou seront-ils prêts à payer leurs vaccins de leurs poches ? La microfinance est-elle réellement efficace en Inde ou en Afrique ?


Esther Duflo: Ending Poverty from PopTech on Vimeo.


En effet, « la pauvreté, ce n'est pas seulement manquer d'argent, c'est aussi vivre une vie qui n'est pas à son plein potentiel : manque de soins, manque d'éducation, impossibilité de s'épanouir... Que faire pour aider les gens à faire vacciner leurs enfants et à les envoyer à l'école ? Que doit-on leur apprendre une fois à l'école ? » (sic)


Il convient donc d'analyser chacune des multiples facettes de la pauvreté puis d'étudier leurs interactions afin de mieux cerner le pourquoi du comment. Exemple : quels facteurs comportementaux imbriquent l'éducation des enfants, le suivi médical de la famille et le pouvoir de décision de la mère ? Selon la co-fondatrice du Poverty Action Lab (MIT), la lutte contre la pauvreté ne relève pas d'une solution optimale unique mais de la gestion d'une crise permanente qui doit s'atteler à :


  • expérimenter des approches originales et émettre des suggestions out of the box,

  • évaluer de façon rigoureuse et impartiale leurs implémentations en parallèle grâce à des études scientifiques,

  • en se gardant de jouer à l'apprenti-sorcier car les agriculteurs africains ou indiens n'ont guère les moyens d'expérimenter quoique ce soit et ne peuvent se permettre un échec mettant leurs revenus et de facto leurs familles en péril.


Avant de poursuivre, faisons un bref détour par les « essais cliniques randomisés » ou « études randomisées en double aveugle » ayant cours dans la recherche médicale et pharmaceutique. En quelques mots, il s'agit de comparer l'efficacité d'un nouveau traitement (doses, administration, phases, etc) avec celui d'un traitement de référence. En tirant préalablement au sort (randomisation) un plus ou moins grand nombre de patients, l'expérimentation s'affranchit de leur subjectivité et intègre leur variabilité métabolique. « La levée du voile n'est faite qu'après le traitement statistique » (cf. Wikipedia).


D'où l'idée plutôt novatrice de Duflo consistant à répartir aléatoirement les bénéficiaires d'un programme de microfinancement ou d'aide au développement dans sa phase expérimentale, pilote ou primaire. À l'image d'un test médical en double aveugle, ce programme établira des comparaisons plus adéquates entre plusieurs bénéficiaires, intégrera et « randomisera » leur diversité socioéconomique.


Au final, les décideurs politiques, les organismes d'aide au développement et les institutions de microfinance disposeront d'indicateurs microfinanciers plus fiables, de modèles microéconomiques mieux éprouvés et d'un ensemble de données comparatives plus adéquates. La politique macroéconomique aura de quoi s'ajuster au plus près à l'économie réelle.


Esther Duflo a encore frappé et très probablement visé juste. Comme d'habitude.


3 commentaires:

Jean-Claude a dit…

Bonjour

Merci pour cet article.

Effectivement Esther Duflo à probablement visé juste.

Que pensez-vous de la vision de l'économiste Madame Dambisa Moyo ?

Merci encore, je pense compléter, notre billet en faisant un lien vers le votre.

Jean-Claude pour www.blog-associations.com

Electrosphère a dit…

@ Jean-Claude,

Etrangement remarquable: mais l'idée d'expérimentations aléatoires dans l'aide au dvlpmt + la microfinance de Esther Duflo me semble parfaitement compléter celle de Dambisa Moyo.

D'une certaine façon, Moyo est plus dans le volet macroéconomique (et politique), Duflo dans le volet plus microéconomique (et technique).

Tenez-moi SVP au courant de votre billet et de votre lien.

Cordialement et merci.
Electrosphère

Vanessa a dit…

Personnellement, je pense que les aides au développement ne font qu'enfoncer les pays pauvres dans le cercle vicieux de l'endettement. En plus, si je transpose dans le cas des êtres humains, du moment qu'on reçoit de l'aide, on ne pense jamais à faire des efforts pour s'émanciper de cette aide. On est habitué à attendre l'argent qui tombe du ciel.