mardi 28 juin 2011

Piraterie maritime 2.0

Centre terrestre de commandement, veille stratégique, téléphones satellitaires, informatique embarquée, terminaux GPS, embarcations dernier cri... Les pirates somaliens ont massivement investi dans le high-tech et donneront certainement plus de fil à retordre aux navires marchands et aux marines de guerre.

Au sein d'un C3I savamment improvisé et dispersé en de multiples cellules nomades dans la ville côtière d'Eyl, plusieurs dizaines d'opérateurs – qui se surnomment les « garde-côtes » - munis de téléphones satellitaires et d'ordinateurs portables explorent minutieusement portails, webzines et blogs d'informations maritimes, et coordonnent les activités criminelles de leurs compagnons en haute mer.

Objectif : obtenir les identités, les positions et les routes des navires marchands, et si possible, la nature et la valeur de leurs cargaisons. Les tankers et supertankers, cibles hautement lucratives, sont très appréciés. En effet, les pétroliers et leurs intermédiaires, déjà très angoissés par la volatilité des cours du brut, préfèrent de loin payer les rançons plutôt que perdre leurs très précieuses cargaisons.

Une frange de ces « garde-côtes » disposerait-elle de compétences en hacking lui permettant de s'introduire dans les bases de données maritimes ?

Sur le site de l'International Maritime Bureau, les « garde-côtes » en apprennent beaucoup sur les récentes mesures anti-piraterie de la flotte marchande. Ces informations sont ensuite acheminées aux vaisseaux-mères pirates qui, à leur tour, les transmettent à leurs « Raiders » armés d'AK-47. Ces derniers atteindront rapidement les cibles désignées avec leurs « Volvos », embarcations modernes et rapides en fibre de verre, équipées de radios VHF et de terminaux GPS.

Afin d'étendre son rayon d'action et de faire face à une diversité de risques, le vaisseau-mère (un bateau de pêche, un cargo ou un petit tanker reconfiguré à cette fin) transporte des réserves de fuel, des armes légères, des munitions, des RPG et des outils permettant de forcer les sas fortifiés d'un navire marchand arraisonné par les pirates. À bord de ce bâtiment de projection et de commandement version tropicale, un ordinateur interfacé au Système d'Identification Automatique (SIA) identifie et traque les cibles potentielles naviguant dans un rayon de 40 miles nautiques.

N.B.: Le Système d'Identification Automatique (SIA) est « un système d’échanges automatisés de messages entre navires par radio VHF qui permet aux navires et aux systèmes de surveillance de trafic de connaître l'identité, le statut, la position et la route des navires se situant dans la zone de navigation » (cf. Wikipédia).

Depuis peu, les loups de mer somaliens ne se restreignent plus au Golfe d'Aden surveillé par de nombreuses flottes de guerre, et opèrent désormais plus près des eaux tanzaniennes, malgaches et indiennes. Consécutivement, les compagnies d'assurances maritimes ont élargi leurs zones à risques... et augmenté leurs tarifs ?

Dans Flottes, formes et fonctions à l'ère asymétrique, j'avais brièvement expliqué comment et pourquoi la piraterie maritime est à la fois une fin et un moyen, ajoutant ses nouvelles lignes de produits à la « foirefouille de Mad Max »... que je définis comme un réservoir d’idées et un guide tactique pour tout esprit malveillant en quête d’un atout ou d’une nuisance asymétrique.

Grâce aux juteuses rançons payées par les compagnies maritimes, les pirates somaliens ont perfectionné leurs modes opératoires et modernisé leur arsenal. Parallèlement, leur usage des technologiques de l'information et de la communication évoquent plus ou moins celui des terroristes qui frappèrent à Mumbaï (cf. La ville sous le feu) à l'automne 2008. Dans les deux cas, il s'agit de tirer habilement parti des technologies grand public afin de mener à bien sa mission et de damer le pion aux états et à leurs armées.

Ainsi, tel un virus intelligent, la piraterie somalienne adapte ses tactiques et techniques aux contre-mesures dirigées contre elle. Aujourd'hui, 43 navires de commerce, de pêche ou de plaisance et 698 otages de différentes nationalités sont encore entre ses mains.

Question naïve à 35 noeuds : peut-on durablement éradiquer la piraterie en haute mer en éludant ses racines sur la terre ferme ?

En savoir plus :

  1. Onislam.net : Somali Pirates Tap into Sophisticated Navigation

  2. The Christian Science Monitor : India pushes back on Somali pirates' new 'mother ship' offensive

  3. The Christian Science Monitor : Madagascar captures Somali pirate 'mother ship.' Now what?

  4. The Guardian : Life is sweet in piracy capital of the world


6 commentaires:

Sportet a dit…

C'est, de nouveau, un excellent article, Charles.

Les dizaines (centaines ?) de millions de dollars rançonnées ont été intelligemment investies.

Le saut technologique qualitatif est réel mais, paradoxalement, c'est aussi leur talon d'Achille : rien n'empêche de localiser ce QG "baroque" et de le leurrer voire de le rendre "aveugle et sourd" (à Internet).

Plus coûteux mais sans doute plus efficace, un raid des FS permettrait de neutraliser définitivement hommes ( = compétences) et matériels.

Electrosphère a dit…

@ Sportet,

Thanx a lot ! Achtung : comme indiqué en début d'article, ce QG est à la fois nomade et dispersé dans/autour de la ville d'Eyl. Ce qui, dans le cas de forces spéciales, impliquent plusieurs opérations en "swarming"... en espérant qu'aucun enfant somalien sur son balcon avertisse son oncle de l'arrivée imminente d'hommes en noir... Pour caricaturer, "La chute du faucon noir" est passée par là (LOL).

Une opération de brouillage électromagnétique peut-elle durer indéfiniment ? Par ailleurs, l'environnement somalien effraie de nombreux armées, surtout en cette période de restrictions budgétaires, de surcroît très peu propices à la prise de risques.

Tout porte à penser que personne n'a envie d'aller sur les terres somaliennes, par peur de payer un prix fort...

Cordialement

Sportet a dit…

Il ne faudrait pas non plus sous estimer le RETEX fait par les américains à l'issue de l'opération "Restore Hope" dont l'épisode "La chute du faucon noir" fut aussi un acte héroïque. Sur ce point, d'ailleurs, le ratio des pertes de part et d'autre est proprement "hallucinant". Et largement en faveur des américains (1 pour 50).

Ceci étant dit, une question de bon sens, en cette période de restrictions budgétaires que tu fais bien de souligner : quel est le coût mensuel des opérations EUNAVFOR Atalante (lutte anti-piraterie dans l'Océan Indien) ?

Et à combien reviendrait une opération de "cyber-warfare" couplée à une intervention des FS ?

Je crois connaître la réponse mais je ne suis ni CEMA ni Ministre de la Défense et encore moins Chef des Armées (ou du Bureau Ovale) ! ;)

Electrosphère a dit…

@ Sportet

Achtung again Camarade (vive l'eurolangue) !-)

Compte sur moi pour ne point sous-estimer le RETEX US. Non, pas ici dans Electrosphère/AGS. (LOL).

Toutefois, éradiquer réellement et durablement la piraterie somalienne exige des opérations maritimes et surtout terrestres de longue haleine. Il ne s'agit pas de capturer un leader terroriste ou de faire un raid, mais de mettre à mal des pirates et leurs commanditaires sur tout un territoire.

Les guerres d'A-stan, d'Irak et même, de Somalie ou du Vietnam ont amplement démontré que la vision mathématique de la gestion des conflits (le cas des ratios vainqueur/vaincu) perd son sens, a fortiori face à un adversaire irrégulier. Les RETEX américains (et européens) certes très probants, prouvent encore leurs énormes limites.

Par ailleurs, dès lors qu'un soldat occidental mettra le pied en Somalie, il entrera dans une immense zone de turbulences et donc d'imprévisibilés politiques, tactiques et stratégiques, à l'échelle locale comme régionale. La preuve par Restore Hope, Enduring Freedom, etc...

En cas d'opération multinationale "amphibie" contre la piraterie somalienne, avec tous les facteurs propres à notre époque (coalitions ad hoc, médias, ONG, Web 2.0, etc), on sait à peu près "où ça commence mais on ne sait jamais où et quand ça finira".

De l'A-stan à l'Irak en passant par la Libye et la Côte d'Ivoîre, les RETEX ont, dans une certaine mesure, favorisé la timidité plutôt que l'initiative. Surtout en période de restrictions budgétaires (comme mentionné précédemment).

Cordialement

Sportet a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Sportet a dit…

Achtung again Camarade ! C'est à mon tour de te retourner le compliment ! ;)

"dès lors qu'un soldat occidental mettra le pied en Somalie, il entrera dans une immense zone de turbulences"

Oui mais la version "opérations héliportées" et raids FS me plaît bien, c'est ce que j'évoquais précédemment, rien de plus. Et c'est la tactique utilisée depuis plusieurs mois. Il ne s'agit donc pas de "libérer" la Somalie de ses factions mafieuses et/ou religieuses mais de faire planer (et pas qu'au sens littéral) une menace confinant à une insécurité permanente.

Un moindre investissement et un engagement (très) discret pour des résultats significatifs. Cela en plus du dispositif naval au large peut donner des résultats sur le long terme : contenir les "métastases" à un niveau tolérable !

Pour information (et sacrée coïncidence !) : http://www.informationdissemination.net/2011/06/africoms-air-war-in-somalia.html