mercredi 18 avril 2012

Géopolitique du Mali... au printemps 2012

« Que les chèvres se battent entre elles dans l’enclos est préférable à l’intermédiation de l’hyène ». Proverbe bamanan.
En Afrique (comme ailleurs), rien n'est simple. Ces six analyses sans fioritures éclaireront probablement notre vision de la crise malienne.



« ...In the wake of the coup, several questions remain. The first is whether the Tuareg's new Azawad state will last. Unlikely. Divisions in the north are a serious challenge. Mali's Tuareg population is composed of several distinct clans and castes, and is nomadic; it is hard to know how the majority of its population perceives current events. In addition, the divide between the secular and separatist MNLA and the Islamist Ansar Dine will make the area even harder to hold together. The MNLA recognizes that Ansar Dine's links to AQIM and its intention to spread sharia make it deeply unpopular with many citizens in Mali's north and south and the outside world. Finally, numerous Fulani, Songhai, and Moors live in northern Mali as well. Around 200,000 refugees from these ethnic groups have already fled southward or to countries on Mali's borders. Neighboring states with Tuareg populations of their own are also resistant to the creation of Azawad. Once Traoré takes office, regional leaders will press him to address MNLA's annexation of the north. ECOWAS, which has 3000 troops on standby, might be called in to intervene. Large-scale conflict, if it ensues, will engulf the region and complicate the country's return to democracy... »


« ...Les conséquences du changement de régime en Libye sont incalculables en Afrique. [...] Qu’on le veuille ou non, qu’on l’aime ou pas, il faut admettre que Kadhafi était un personnage charismatique qui avait des moyens considérables qu’il distribuait à de nombreux pays africains, surtout au Mali. Quand il y avait des problèmes avec les Touareg, il intervenait pour les résoudre. Maintenant Kadhafi n’est plus là. Et la situation au Mali est très compliquée. La chute du régime de Kadhafi est une onde de choc qui déstabilise l’Afrique, plus particulièrement le Sahel et le Maghreb ! La France s’est engagée dans la guerre en Libye sans réfléchir aux conséquences. La crise malienne était prévisible. Et j’ai bien peur que ce ne soit pas fini ! […]



Vous avez pu constater que lorsque l’indépendance du nord a été déclarée, toute la communauté internationale a refusé de la reconnaitre. Mais c’est une position théorique. Ce qui est important désormais, c’est ce qui va se passer. Est-ce que le MNLA qui a décrété l’indépendance du nord, est capable de l’assumer ? Je ne le pense pas. En même temps, le MNLA n’est pas seul dans la région. Il doit faire face à une forte composante djihadiste qui a montré qu’elle n’a pas l’intention de régner sur un désert en prenant Tombouctou comme capitale. Tout le monde a vu récemment les principaux dirigeants d’Aqmi, Abou Zeid, Belmokhtar, s’installer à Tombouctou. Sans compter les membres de la secte nigériane Boko Haram qui les ont rejoints. C’est une vulnérabilité très grande pour le Mali. Auparavant les islamistes étaient diffus dans l’immensité du désert et éparpillés un peu partout, aujourd’hui, ils s’installent en ville. Quand on s’installe en ville, on devient sédentaires, on devient donc plus forts. Toutefois, je ne suis pas sûr que leur stratégie fonctionne. Dans le nord du pays, il y a des actes très graves de commis, et cela les populations ne l’accepteront pas. Elles sont victimes d’actes d’intimidation et de répression très graves... »



« La situation du nord Mali est d’une lecture difficile, avec deux forces séparatistes, le MNLA (Mouvement National de Libération de l’Azawad) et le mouvement salafiste d’Ansar Dine. Ces deux factions ont été alliées jusqu’à la déclaration d’indépendance, mais n’ont pas exactement de bons rapports. […] Le gouvernement du Mali se trouve donc à affronter des séparatistes s’opposant aux extrémismes et des extrémistes unitaristes mais heureux d’imposer leur régime au pays. Et dans ce scénario, il ne faut aussi oublier la crise humanitaire, avec l’UNHCR qui a compte au 4 avril déjà plus de 200.000 réfugiés échappés au Burkina Faso et à la Mauritanie. […] Les autres pays africains veulent que le Mali reste uni sous le contrôle du gouvernement essentiellement pour deux raisons : il faut éviter que le pays ne se transforme en un « centre islamique extrémiste » - qui ouvrirait la porte à l’expansion du terrorisme et à la déstabilisation de la région – et il faut éviter aussi qu’une hypothétique victoire permanente des touaregs « inspire » des velléités séparatistes similaires dans les pays limitrophes […]

La Cedeao a déjà déclaré avoir mis en stand-by une force d’interposition de 2000 ou 3000 soldats environ. Les pays frontaliers maintiennent des positions mixtes : l’Algérie défend « l’intégrité » territoriale du Mali mais pousse pour une solution principalement politique, tandis que le Niger se déclare favorable à une intervention militaire - de toute façon, la séquestration des diplomates algériens par un commando extrémistes de l’Aqmi hors contrôle sur le territoire malien ne peut que contribuer à augmenter la tension envers les séparatistes. L’activité de Boko Haram est un nouvel élément d’instabilité : connaissant les risques dérivants de la présence de cette organisation, les autorités pourront se sentir encore plus poussées à utiliser la force. Il faudra donc voir quelle faction deviendra la cible principale de cette opération militaire (à coté des ses modalités et règles d’engagement, pas encore claires), et quelles seront les nouvelles alliances au sein du territoire du Mali.... »


« … Si l’on retient la solution militaire, la question est de savoir si la force de la Cedeao détient les moyens et la logistique appropriés pour affronter les acteurs d’une forme de violence – le terrorisme transnational – vis-à-vis de laquelle les Etats n’ont, jusqu’à présent, pas encore inventé la réponse idoine.

[…] A la France qui prône la « négociation », une question : quel type de dialogue peut-on engager dans ce chaos ? Et avec qui dialoguer, à présent que le Nord-Mali se trouve sous l’empire de groupes armés aux motifs variés, voire antagoniques ? Dans une lettre, Aminata Traoré, ancienne ministre de la Culture du Mali et essayiste, dénonce la « recolonisation du Mali ». Selon elle, « la France espère obtenir de la future République de l’Azawad ce que le Président malien Amadou Toumani Touré n’a pas su ou voulu lui accorder : la base de Tessalit hautement stratégique au plan économique et militaire, de la fermeté dans la lutte contre l’émigration clandestine et Al Qaeda au Maghreb (AQMI)… » Voire… En tout cas, il est à craindre que Paris s’englue, une fois de plus, dans une périlleuse appréciation d’une situation de crise dans cette région. La crise malienne dépasse, par les ingrédients qui la composent, le seul territoire de ce pays. Une telle menace ne souffre pas les billevesées diplomatiques, les calculs souterrains et le double langage... »

Good Morning Afrika : Azawad et ressources minières (merci pour la carte !)






« ...Le Sahel et les régions limitrophes apparaissent dorénavant comme riches en potentialités minières, énergétiques voire agricoles que des investissements lourds permettraient de « valoriser », ceci au profit d'investisseurs disposant des ressources dont ne disposent pas les Etats sahéliens. Historiquement, la France s'y est intéressée, notamment récemment en ce qui concerne l'extraction de l'uranium. Mais bien d'autres possibilités pourraient être exploitées, sans doute en particulier dans le domaine des terres rares, de plus en plus recherchées. Ces exploitations se feront, inévitablement, au détriment des équilibres naturels déjà fragiles, comme à celui des populations locales, qui seront déplacées et prolétarisées.

[…] La France pour sa part est devenue presque entièrement dépendante de l'Amérique en ce qui concerne le renseignement et les interventions sur le terrain. C'était d'ailleurs un des objectifs qu'ont poursuivi avec constance les Etats-Unis en Afrique, démanteler directement ou indirectement les liens très étroits qu'avaient établi les Français avec les pouvoirs et sociétés africaines, afin de prendre la place. Les gouvernements français successifs, y compris en dernier lieu celui de Nicolas Sarkozy, pénétrés d'atlantisme, ne se sont pas opposés à ce transfert d'influence. Au contraire, ils l'ont facilité. Les diplomates français ont, ces dernières années, constaté avec consternation cet abandon.

[…] Il faut mentionner l'omniprésence d'un autre agent, informel mais très puissant, celui constitué par les organisations criminelles. Le Sahara avait toujours été le lieu de divers trafics, mais ceci a pris des proportions considérables dans les dernières années. Des maffias internationales très actives organisent l'entrée au Sahel de cargaisons de produits prohibés, souvent par l'intermédiaire de vieux avions qui font au départ de l'Amérique centrale la traversée de l'Atlantique dans un seul sens, se crashant dans le désert. Les marchandises sont ensuite convoyées vers le nord puis vers l'Europe, destination finale, par des réseaux très organisés. Tout le long de la chaine règnent corruptions et intimidations. Pour être complet, il faut mentionner le rôle économique qu'avait Kadhafi au Sahel particulièrement, et en Afrique plus généralement: investissements importants dans différents secteurs économiques, prêts aux États, démarche pour constituer une monnaie africaine. C'est peut-être cela en premier lieu que les Américains, suivis par Nicolas Sarkozy, ont voulu annihiler.

[…] Mais les Européens ne doivent pas oublier que c'est l'Amérique, en Afrique comme au Moyen-Orient, qui a favorisé la radicalisation de l'Islam, pour la raison évoquée ci-dessus: affaiblir les liens traditionnels entre populations africaines et intérêts européens, être les seuls à profiter des ressources disponibles. Il semble qu'aujourd'hui encore, les ambassades américaines soutiennent en sous-main des mouvements intégristes sahéliens susceptibles de favoriser l'influence des Etats-Unis au détriment de l'influence européenne. C'est évidemment jouer avec le feu... »

Aucun commentaire: