jeudi 10 mai 2012

L'infoguerre 2.0 de la rébellion libyenne

Dans un superbe et long reportage, Technology Review nous explique comment de multiples acteurs de la rébellion libyenne ont utilisé les médias numériques et les réseaux sociaux afin de l'emporter sur les armées du Colonel Kadhafi.


Ainsi, des guérilleros libyens peu expérimentés réussirent à défaire un véhicule lance-roquettes après avoir glané de précieux renseignements via leurs mobiles connectés sur Skype auprès de compatriotes exilés au Royaume-Uni et en Finlande. Grâce à leurs ordinateurs portables, à leurs smartphones et à Google Earth, ils purent orienter et ajuster précisément leurs tirs d'artillerie et de roquettes. Parallèlement, l'identification de l'armement et des mines ennemies fut « crowdsourcée » et constamment mise à jour sur Twitter.

Afin de transporter des armes en échappant aux contrôles routiers, de quitter sain et sauf une ville bombardée ou d'embusquer leurs ennemis et disparaître aussitôt, des cartes numériques furent partagées sur YouSendIt grâce aux bons et loyaux services d'un producteur radio libanais-américain.

Grâce à l'immense contribution d'une consultante parisienne en communication stratégique et d'un « officier européen des renseignements à la retraite » (aujourd'hui membre du gouvernement libyen de transition), des rebelles et des civils libyens sous le feu firent un usage salvateur de Twitter, Facebook et Livestream, et obtinrent des informations exactes sur les positions, les mouvements, les tactiques et l'armement des troupes du Colonel Kadhafi. Ce n'est guère un hasard si les navires chargés d'armes (expéditeur: Etats-Unis/Europe, destinataire: rébellion libyenne) et de matériel humanitaire parvinrent au port de Misrata en évitant autant que possible les bombardements de l'armée de Kadhafi et d'éventuels « tirs amis » de l'OTAN... qui, fait rare, informa la rébellion libyenne - via les communications tactiques et les réseaux sociaux - de ses frappes aériennes quelques minutes avant que les chasseurs ou les drones entrent en action.

Selon un officier anonyme de la Marine française spécialisé en systèmes d'armes et en liaisons tactiques - surnommé « Eric Martin », les états-majors de l'OTAN furent d'abord réticents envers ce renseignement de source ouverte (open source intelligence), puis devinrent pragmatiques en comparant sa remarquable efficacité à celles de sources militaires. En outre, la CIA, le DARPA et le Mi-6 auraient savamment analysé « la Libye des réseaux sociaux et des circuits officieux » grâce à des applications logicielles de leur cru.

Aux yeux d'Eric Martin, l'OTAN demeure lourdement pénalisée par sa complexité intrinsèque et par les inerties administratives, culturelles et linguistiques inhérentes une telle structure. De plus, sa hiérarchie est très peu versée dans les médias et réseaux sociaux et n'a pas su tirer pleinement leçon de l'expérience libyenne.

NB : N'avais-je pas insisté à plusieurs reprises (sur ce blog et dans mes articles AGS/presse stratégique) sur « ces générations d'hommes politiques et d'officiers plus migrants que natifs du numérique » ?

Dans cette « infoguerre en réseaux pour la guerre » poussée à un paroxysme sans précédent, on constate également que les réseaux tribaux, claniques et familiaux damèrent sévèrement le pion aux hiérarchies de l'administration Kadhafi, alors qualifiées de « sultaniques » par les populations du nord de la Libye.

Confrontés à un ennemi supérieur en mobilité et en puissance de feu, ces réseaux traditionnels irriguant la rébellion libyenne formèrent un système composite de renseignement open source en interaction permanente avec l'OTAN tout au long de sa campagne libyenne.

D'une certaine façon, le régime Kadhafi était une puissante machine politique et militaire, malheureusement un peu trop rigide et obsédée par la figure de son leader, et qui fut rapidement submergée par des réseaux sociaux à la fois agiles, résilients, virtuels et très réels.

Cette guerre de l'information venue de Libye constituera certainement une mine incroyablement riche d'enseignements... et sera longuement analysée dans les prochains jours sur AGS/Electrosphère.


Technology Review : People Power 2.0

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