jeudi 28 juin 2012

L'improbable printemps africain

Fascinés par l'impact des révoltes arabes, de nombreux observateurs de par le monde escomptèrent quelque effet domino en Afrique subsaharienne... qui, sauf surprise politique ou stratégique, ne semble guère prête pour des scénarios « à la place Tahrir ».


Pourtant, de nombreux pays d'Afrique noire réunissent toutes les conditions propices à des révolutions: misère endémique, disparités sociales, inflation galopante, fraudes électorales à gogo, autocraties à durée indéterminée, taux de chômage stratosphériques, corruption et racket à tous les étages, gestion délirante des fonds publics, infrastructures inexistantes ou vétustes, état de « non-droit », etc.

Peu après les chutes de Ben Ali (Tunisie), de Moubarak (Egypte) et de Kadhafi (Libye), des contestations populaires peu ou prou inspirées par le « printemps arabe » éclatèrent dans plusieurs pays d'Afrique occidentale, centrale et orientale (Soudan, Ouganda, Ethiopie, Sénégal, Rwanda, Burkina-Faso, Niger, Nigéria, Gabon, Congo-Kinshasa et compagnie) mais furent moins victimes d'une répression étatique que de leurs faiblesses intrinsèques et d'habiles manoeuvres gouvernementales.

En effet, ces colères africaines ne bénéficiaient guère de l'effet de surprise qui profita amplement aux révoltes arabes. Persuadés de leur assise politique et ouvertement soutenus par des états occidentaux (passablement obsédés par le péril islamiste depuis les attentats du 11 septembre 2001), les régimes Ben Ali, Moubarak et Kadhafi n'avaient rien vu venir et avaient grandement éludé ou sous-estimé des sociétés civiles et des mouvances sociales sans leaders qui s'étaient (re)constituées et mobilisés sur Twitter et sur Facebook.

Les autocrates Ben Ali et Moubarak furent d'autant plus surpris par leurs armées qui, en plus de s'abstenir d'une répression sanglante « à la Bachar El-Assad », les poussèrent sournoisement vers la porte de sortie. Le « lâchage » des régimes par les militaires fut très probablement le moment le plus décisif des révoltes arabes... qui causa certainement des sueurs froides au sein des dictatures africaines.

Toutefois, ces dernières anticipèrent la tâche d'huile et prirent les devants à la moindre éruption populaire en dialoguant avec les sociétés civiles et les partis d'opposition et en offrant maintes concesssions (gel des prix ou subventions des denrées de première nécessité) aux foules en colère... puis firent le dos rond « en attendant que l'orage passe ».

Bien joué, Monsieur le Président... à vie ?

En outre, de nombreuses autocraties africaines ont su acheter la loyauté des forces de l'ordre grâce à des jeux d'influences interethniques et à des privilèges économiques. Ainsi, les présidents en place veillent à ce que des membres de leurs ethnies occupent les postes clés dans les armées, dans les services de renseignement et dans les ministères régaliens (justice, intérieur, défense). Les policiers et les militaires sont souvent mieux rémunérés que des fonctionnaires civils de grades équivalents, ne subissent que très rarement/brièvement des arriérés de salaires (causant régulièrement des mutineries dans les casernes du Burkina-Faso) et bénéficient parfois de divers avantages comme des facilités d'investissement dans la terre et dans la pierre.

Aux yeux de la belle prétendante en quête d'âme soeur, l'athlétique sous-officier incarne une relative sécurité économique...

Dans un pays du tiers-monde « où il n'y a rien et où tout fout le camp », de tels privilèges font mouche et relèguent la désobéissance ou la défection des militaires dans le champ de l'improbable.

Sachant cela, les partis d'opposition et les sociétés civiles préfèrent jouer aux damiers plutôt qu'au poker avec les gouvernements qui, réciproquement, semblent plus prompts à calmer le jeu. Depuis le printemps arabe, de nombreuses polices et gendarmeries africaines sont tenues de « résister aux provocations », « d'éviter autant que possible le contact immédiat ou prolongé avec les manifestants » et « de ne pas avoir la gachette facile ».

Une atroce scène de brutalité policière filmée par un téléphone mobile et diffusée sur les médias internationaux mettrait le feu aux poudres et serait du plus mauvais effet auprès des partenaires internationaux de la « très démocratique République du Gondwana »...

Le facteur technologique pèse également de tout son poids. L'Afrique est certes un véritable paradis de la téléphonie mobile et de la monétique mobile mais demeure très en retard tant sur l'Internet mobile que dans les médias sociaux. La « cyberculture générale et la connectivité mobile » des jeunes urbains tunisiens, égyptiens ou libyens dépassent de loin celles de leurs pairs d'Afrique subsaharienne très peu versés dans les réseaux sociaux et se contentant largement des emails et des SMS.

En matières de services télécoms & Internet en Afrique, la Tunisie figure dans le peloton de tête aux côtés de l'Afrique du sud, de l'Egypte, du Maroc et du Kenya.

Craignant une furieuse « révolte 2.0 » dans les rues au printemps 2011, le gouvernement camerounais ordonna aux opérateurs télécoms de désactiver l'accès à Twitter mais fit aussitôt marche arrière lorsqu'il constata que seulement 220 mobinautes locaux utilisaient ce service mondial de microblogging... dans un pays de 20 millions d'habitants qui comptent plus de téléphones mobiles que de cartes d'identité.

Au même moment, le gouvernement rwandais – qui investit massivement dans les infrastructures télécoms et Internet – répondit aux critiques et et dialogua avec la société civile via Twitter, Facebook et les blogs.... à la fois pour de bonnes et de mauvaises raisons. D'une part, l'État rwandais flaire les opinions en temps réel, réajuste cahin-caha sa politique, « sait toujours qui est qui et qui fait quoi »; d'autre part, il doit jalousement veiller à ce que la moindre révolte populaire ne ravive les rivalités entre Hutu et Tutsi.

Des Grands Lacs à la scène internationale, le génocide rwandais hante encore les mémoires et les esprits.

Au finalité, cette dualité politique sert amplement les intérêts de l'administration Paul Kagamé qui se sait perçue comme une quasi autocratie en Europe, et comme un pouvoir fort, pacificateur et plutôt bon gestionnaire en Amérique et en Afrique. L'essentiel est sauf. Les affaires peuvent poursuivre leur cours normal.

Le cas rwandais résume à lui seul toute la complexité du continent noir à l'aune d'un printemps africain.

De l'Ouganda à la Côte d'Ivoire en passant par le Nigéria et la République Démocratique du Congo, les tensions interethniques nuiraient fortement à la solidité et à la cohésion d'une « mouvance sociale 2.0 » à la tunisienne/l'égyptienne. En outre, les images de la Côte d'Ivoire sont passées par là (cf. le sanglant duel post-électoral opposant le président Alassane Ouattara et à son prédécesseur Laurent Gbagbo), propageant une odeur d'hémoglobine et étouffant le parfum de libération diffusé par les révoltes arabes.

En réalité, la communauté internationale est d'abord soucieuse des fragiles transitions voire des chaos post-révolutionnaires en Afrique du nord et au Moyen-Orient. En Afrique subsaharienne, les administrations sont surtout obsédées par un coup d'État (la preuve par le Mali et la Guinée-Bissau) tandis que les populations craignent par dessus-tout qu'une révolte populaire dérive rapidement en scénario mi-ivoirien mi-rwandais.

Hantées par la perspective d'une répression sanglante ou d'une « guerre tribale totale », la société civile, les partis politiques, les populations et leurs administrations (corrompues) s'enferment dans le « tout le monde veut que ça change mais personne ne bouge ». Au final, le statu quo joue en faveur des pouvoirs en place.

En sera-t-il toujours ainsi dans cette Afrique noire où la tranche démographique des 15-25 ans croît plus vite que partout ailleurs et sera – sauf miracle économique ou volonté politique – plongée dans un chômage et une misère chroniques ?

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