samedi 19 janvier 2013

Éclairages : la guerre du Mali

Mali: Assistance à pays en danger (Francis Laloupo) : « La France de François Hollande aura donc accepté d’assumer cette position singulièrement inconfortable : devenir, en quelques heures, depuis le 11 janvier, la sous-traitante de la lutte anti-terroriste pour le compte de tous ceux qui n’ont cessé d’opposer au dossier malien une ahurissante symphonie de tergiversations et de billevesées diplomatiques. Il est vrai qu’au Mali, il y a davantage d’étendues désertiques à contempler que de puits de pétrole à sauvegarder… […] Peut-être faut-il s’attendre à une guerre longue aux développements encore imprévisibles. Mais la configuration nouvelle du conflit a d’ores et déjà produit un double résultat. D’une part, le basculement du rapport de forces en faveur de l’Etat malien passablement humilié depuis plusieurs mois par des bandes armées imposant leur chronogramme de la crise, et aujourd’hui conforté par le renfort français suivi de l’implication militaire des pays ouest-africains. D’autre part, la mise en mouvement de la dynamique internationale en faveur de la restauration de l’intégrité territoriale du Mali. »


Mali: Permanences géopolitiques (EGEA) : « Avez-vous remarqué : l'Afrique intervient plus vite à nos côtés que les Européens ? Avec une CEDEAO qui prend enfin conscience du défi sécuritaire. Et pendant qu'on n'entend pas les Sud-Africains, pourtant prompts à dénoncer le néo-colonialisme mais envoyant sans complexe des troupes en Centrafrique, voici des Nigérians, des Togolais et même des Tchadiens qui arrivent au Mali. Au passage, triomphe d'Idriss Déby. Les Africains ne mégotent pas. »

La crise malienne (Abou Djaffar) : « Cette nouvelle crise régionale qui se profile, comme toutes les crises régionales de l’Histoire, ne saurait avoir une cause unique. Ceux qui voient dans l’intervention occidentale en Libye le point de départ de la crise malienne révèlent sans complexe l’étendue de leur ignorance, et de la Libye, et du Mali. […] Si la crise malienne est l’échec de la France, incapable de stabiliser et de développer ses anciennes colonies sahéliennes, elle est donc aussi l’échec de l’Algérie, incapable de venir à bout d’une guérilla jihadiste qui tue toutes les semaines. […] La crise malienne, née de la crise algérienne, nourrie des crises arabes, est en passe de devenir une autre crise, régionale, majeure, faite de tensions ethniques et religieuses, de poussées irrédentistes incontrôlées, d’attentats majeurs, de guérillas sans frontière. »


Triste prospective, triste Sahel (Good Morning Afrika) : « En effet, les Etats de la région doivent relever le défi complexe d’un système de crises à trois niveaux: local (lutte clanique ou ethnique), régional (rivalités de puissances), transnational (réseaux criminels, terroristes). Ces différents facteurs se nourrissent mutuellement, se renforcent et se diffusent dans la périphérie. La stabilité régionale est la fois menacée par des guerres classiques dont l’enjeu est le contrôle du territoire ou des ressources mais à ces facteurs « classiques » doivent s’ajouter des facteurs « globaux ». [...] Toute intervention étrangère doit garder ces données en tête et ne pas commettre les mêmes erreurs qu’en Somalie où les ingérences extérieures ont donné une légitimité aux insurgés. »

Behind Mali’s conflict: myths, realities & unknowns (Bridges from Bamako) : « Even before the present conflict began a year ago, the Malian Sahara’s remoteness and chronic insecurity made it a no-go zone for most investors. Military intervention will not change that for the better. [...] But we do know that for over a year, President Hollande was extremely reluctant to intervene in Mali’s conflict, preferring instead to lend logistic and financial support to a West African regional operation. The imminent collapse of the Malian military last week at the hands of Islamist forces in the Mopti region rendered that option moot. “La Françafrique” isn’t dead, but times have changed: by all indications, Operation Serval was a last resort, whereas a few years ago it would have been the default option. [...] Moreover, I’m not sure how accurate it is to call the forces fighting against the French “Malian rebels” or to describe the conflict as a “civil war“– the command structures of AQIM and MOJWA in particular are dominated by Algerians and Mauritanians. Malians widely perceive these groups as foreign invaders, motivated by racism and greed as well as a perverted, even ignorant view of their faith. »

La France seule en première ligne au Mali: et alors ? (Ultima Ratio) : « Les retours d’expérience découlant des opérations asymétriques de la dernière décennie sont unanimes : l’action militaire ne peut être couronnée de succès que si les forces projetées ont une compréhension fine de l’environnement humain. En clair, ce facteur clé est l’intelligence de situation et permet d’éviter de produire des effets militaires contre-productifs qui finissent par nous aliéner une population tendant, dès lors, à se ranger du côté de nos opposants. […] Sans verser dans l’arrogance facile, l’armée française est encore celle qui est la mieux acculturée au théâtre africain francophone. Nos alliés belges ne sont pas non plus en reste mais leur armée est aujourd’hui réduite à la portion congrue. Ce sont donc les marsouins, paras et légionnaires aujourd’hui déployés qui ont le plus de chance de comprendre ce qui se passe et de s’adapter rapidement. La population apparaît d’emblée très favorable. Nous avons toutes les chances de maintenir cet état d’esprit positif, si fondamental pour la réussite à terme de l’opération. »

Mali: "Il faut réussir en 9 jours ou 9 semaines ce que l'on s'apprêtait à accomplir en 9 mois" (Vincent Hugueux, l'Express) : « Soyons clairs: à l'instant T, l'alliance africaine n'est à l'évidence pas en mesure d'accomplir une tâche aussi ardue. Il faut former, équiper, acheminer, encadrer les contingents évoqués - Tour de Babel militaire -, et instaurer une chaîne de commandement cohérente. A l'exception notable des Tchadiens, très familiers du combat en zone désertique, les autres armées y seront peu à l'aise. Quant à la Mauritanie, dont les soldats disposent aussi du savoir-faire requis, elle se refuse pour l'heure à renforcer le dispositif. En d'autres termes, les "katiba" djihadistes joueront à domicile. Voilà pourquoi la France, contrainte d'emblée de déployer des troupes au sol - contrairement au projet initial - devra à coup sûr prolonger sa présence in situ durant la deuxième phase (forces spéciales, renseignement, appui logistique). »

L'opération Serval ou l'échec de la dissuasion (La Voie de l'Epée) : « […] si les djihadistes ont lancé une offensive vers le Sud du Mali, c’est qu’ils n’ont pas été dissuadés de le faire. […] Entre le lâche (et silencieux) soulagement chez certains et l’accusation (ouverte) d’ingérence chez d’autres (ou parfois les mêmes), la position française, qui aurait été qualifiée d’enlisement au bout de quelques heures, n’aurait certes pas été facile. Au bilan, on a offert à Ansar dine et AQMI, non seulement une raison d’agir mais aussi l’opportunité de la faire pendant plusieurs mois. […] Il est vrai enfin que les déclarations du Président de la république, répétant qu’il n’y aurait ni troupes au sol françaises, ni frappes aériennes au Mali, ne pouvaient que conforter nos actuels adversaires dans leur volonté d’agir. […] À l’instar des Soviétiques et des Nord-Coréens méjugeant la personnalité du Président Harry Truman et déclenchant la guerre de Corée, les organisations rebelles au Mali ont sans doute sous-estimé la capacité de réaction (ou volatilité, c’est selon) de l’exécutif français et ils sont en train de le payer. »

La grave erreur stratégique des djihadistes au Mali (Eric Dénécé, Slate.fr) : Tous les experts militaires le savent: lorsque des combattants irréguliers abandonnent la guérilla pour se lancer dans des actions militaires offensives classiques, à découvert, ils sont plus faciles à détruire, car ils perdent l’avantage que leur conférait leur tactique asymétrique. [...] Les premières frappes aériennes françaises, qui visaient surtout les dépôts de munitions et de carburant dans plusieurs villes du Nord, ont été déterminantes dans la déroute et le recul des djihadistes. Malgré les tentatives de contre-offensive et de contournement de divers groupes, le bilan est sans appel : au moins une centaine de combattants éliminés. A l’exception peut-être de fin 2001/début 2002 en Afghanistan, jamais des terroristes n’avaient connu de pertes aussi importantes en si peu de temps. C’est donc, au bout de quelques jours seulement, un échec patent des djihadistes qui pourrait laisser présager un renversement de tendance. Aujourd’hui, le principal risque est l’infiltration de bandes terroristes au sein du dispositif qui se met en place pour se livrer à des attaques soudaines. Toutefois, l’aide de la population civile, qui les déteste, devrait permettre d’alerter les forces de leurs mouvements.


France in Mali: the End of the Fairytale (Africa Is A Country) : « The intervention was necessary. The drama of the Islamist offensive should not be underestimated—a successful assault on Sevaré would have meant the loss of the only airstrip in Mali capable of handling heavy cargo planes, apart from that in Bamako. [...] After Sevaré, nothing would have stopped an Islamist advance on Segu and Bamako, although it is unclear to me that the Islamists would have any strategic interest in investing Mali’s sprawling and densely populated capital. [...] Second, virtually unremarked upon with all eyes in the East, several hundred French soldiers are deployed in Bamako to protect French citizens—of whom there are reportedly some 6,000 in Mali, of whom expatriates are a minority (press: please note). In the current emergency while the French troops are there ostensibly to protect their citizens and other civilians from terrorist attack, they implicitly secure the civilian government against its own military and against mobs like those ginned up by MP-22 and other radical associations. »

La frontière entre le Mali et l'Algérie est une illusion (Emmanuel Grégoire, Le Monde) : « Cette frontière de près de 1 400 kilomètres est rectiligne, comme toutes les frontières sahariennes décidées à l'époque coloniale. [...] Comme partout en Afrique, elle n'est pas un obstacle aux échanges ni à la circulation d'hommes, mais un adjuvant. Plus il y a de contraintes législatives, plus le trafic informel prospère. [...] Mokhtar Belmokhtar, qui a revendiqué la prise d'otages sur le site de production gazière d'In Amenas, était connu pour participer aux trafics dans cette zone ... [..] Belmokhtar a fait fortune dans la contrebande des cigarettes vers l'Algérie. Il était d'ailleurs plus connu sous le nom de M. Marlboro que sous le surnom de "Le Borgne". Pour AQMI ou la brigade dite des "Signataires par le sang" de Mokhtar Belmokhtar, ces trafics ont été une source importante de revenus. Cela leur a permis d'acheter des armes, mais aussi de recruter des jeunes désargentés. [...] Vu les bombardements en cours, le trafic de drogue doit être sérieusement perturbé. Et la drogue est une source de revenus sans doute plus importante que les otages. Les gros bonnets du trafic ne vont plus s'amuser à passer par là. Quant aux jeunes recrues, venues dans les rangs des islamistes pour l'argent plus que pour l'idéologie, certains devraient vite déserter quand ils verront les victimes faites par les bombardements aériens. »

Le Mali n’est pas une affaire américaine (Fred Kaplan, Slate.fr) : « Tout d’abord, il ne faut pas exagérer l’ampleur de cette confrontation, aussi éprouvante soit-elle. La filiale djihadiste liée aux insurgés du Mali, al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), est loin d’avoir la force ou la portée mondiale du navire amiral de Ben Laden à l’époque de son âge d’or. […] Il existe un genre de «doctrine Obama» pour ce genre de conflits. D’un côté, elle reconnaît l’existence d’une guerre contre le terrorisme, la nécessité de tuer ou de capturer certains sales types, l’importance de démanteler des groupes comme al-Qaida et de contenir leur expansion – surtout quand des alliés nous demandent notre aide et sont aussi engagés dans le combat. D’un autre côté, elle déclare très clairement: « Plus d’Irak ni d’Afghanistan » – ou, comme l’a dit Obama il y a un an pendant une conférence de presse au Pentagone […] A la place, comme le précise le document officiel qu’il a signé avec le secrétaire à la défense Leon Panetta, les Etats-Unis «vont développer des approches innovantes, à bas coût, nécessitant une présence légère, afin d’atteindre nos objectifs de sécurité». […] Il y a donc eu de nombreux points chauds du monde où l’administration Obama (et parfois le président Obama lui-même) a ordonné des raids de commandos ou des frappes de drones sur des «cibles de haute importance. »

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