mardi 5 novembre 2013

Mythes, drones et réalités

Membre d'Alliancegeostrategique.org et enseignant-chercheur au Centre de Recherche des Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan, Stéphane Taillat a rédigé le Focus Stratégique No 47 consacré aux « Drones-tueurs et éliminations ciblées. Les Etats-Unis contre Al-Qaïda et ses affiliés », disponible gratuitement sur le site de l'Institut Français des Relations Internationales.


Résumé. Les drones armés, parce qu’ils permettent de réaliser des éliminations ciblées, jouent désormais un rôle central au service du contre-terrorisme américain. Cette pratique, d’abord initiée durant la présidence de George W. Bush, s’est particulièrement développée sous Barack Obama. L’utilisation, de plus en plus récurrente, de drones-tueurs dans la lutte contre les leaders d’Al-Qaïda et ses affiliés reflète en partie un processus d’adaptation aux différentes contraintes locales rencontrées au Yémen, au Pakistan et en Somalie. Cependant, comprendre l’émergence de cette tactique requiert surtout d’étudier les jeux bureaucratiques américains et de replacer l’essor des drones-tueurs et des éliminations ciblées dans son contexte politique, diplomatique et stratégique.

Fort d'une argumentation claire et cohérente, Taillat explique d'abord comment et pourquoi le recours aux drones par l'administration Bush a résulté d'une nécessité de contourner des contraintes essentiellement bureaucratiques (rivalités et répartition des tâches entre la CIA et le Joint Special Operations Command), diplomatiques (coopérations et tensions avec le Pakistan et le Yémen) et techniques (le drone comme plate-forme d'observation permanente et outil d'élimination ciblée plus viable que l'avion de chasse).


Handicapé par le sulfureux héritage des années Bush et menant simultanément le désengagement militaire d'Irak/d'Afghanistan et la lutte contre le terrorisme, le président Obama a du forger une stratégie reposant sur « un usage sélectif de la force, pour lequel les drones armés semblent offrir un avantage indéniable » et permettent de « maintenir la pression sur Al-Qaïda à un coût financier, politique et humain moindres que les occupations d'Irak ou d'Afghanistan... »

D'où une nette augmentation des frappes de drones depuis l'investiture de 44th, « juriste de formation attaché au respect des formes extérieures du droit, mais également soucieux de restaurer l'image des Etats-Unis qu'il estime ternie par les errements de l'administration Bush […] », et qui doit constamment trouver un réglage fin entre escalade et retenue.

D'une certaine façon, les drones sont - avec les cyber-armes et les forces spéciales - la plus médiatique incarnation de la light footprint strategy, doctrine militaire qui doit ses lettres de noblesse à l'administration Obama et vise à « frapper de façon efficace en laissant le moins d’empreinte possible sur le théâtre d’opérations, ne pas immobiliser sur le terrain des forces inutiles et exposées, préserver les vies humaines et l’argent du contribuable sans diminuer la pression sur l’ennemi, utiliser au maximum l’effet de levier de la technologie en restant en tête de la course, jouer de l’effet de surprise et de l’excellence opérationnelle » (cf Charles-Edouard Bouée)

Toutefois, Taillat ne verse guère dans l'enthousiasme ou dans « l'hypertechnologisme » et consacre un volet à « l'illusion technologique du contrôle de la force » – dont le recours est désormais centralisé autour de la figure présidentielle, estimant que le drone n'est en rien la balle d'argent de la lutte contre Al-Qaïda. En outre, ce système d'armes comporte de nombreux risques (politiques, diplomatiques, juridiques, collatéraux, etc) dont la forte possibilité de « créer des ennemis supplémentaires ».

Surveiller et anéantir

Au printemps 2013, Grégoire Chamayou avait publié une percutante réflexion philosophique autour du drone dans son ouvrage Théorie du drone.

Dans une interview accordée à Bastamag, il considère que « le drone est devenu l’arme de prédilection des États-Unis. […] On ne combat plus l’ennemi, on pratique l’exécution de cibles présumées menaçantes. Finis les cercueils de soldats à rapatrier, et les guerres à devoir justifier. La guerre se transforme en chasse à l’homme, décidée dans des bureaux à huis-clos. Une traque en dehors de tout cadre légal ou contrôle démocratique. »

Malheureusement, les connaissances de Chamayou en matières de politique étrangère, de défense et de stratégie se révèlent plutôt maigres. Il n'en fallut pas plus à l'ami Joseph Henrotin (de la revue Défense & Sécurité Internationale) qui, dans son blog DSI-Presse, reprit point par point les approximations, erreurs et contre-vérités développées dans par Chamayou afin de mieux les confronter.



Ainsi, Chamayou ignore très probablement qu'un raid ciblé de drone contre une VIP terroriste est toujours précédée et associée d'une opération de renseignement humain et électronique, comme c'est le cas pour une opération commando. Citant Camus, le philosophe perçoit l'éthique militaire à l'ère des drones comme « le temps des bourreaux-philosophes et du terrorisme d’État ». Réponse du politologue Henrotin : les guerres mondiales, les guerres de l’Afrique des grands lacs et la guerre civile sri-lankaise constituent déjà de bons exemples de bourreaux-philosophes et de terrorisme d’État... menés sans drones. Au fait,qu'en est-il de la guerre d'Irak ou la fameuse « guerre des Bush ? »

Dans mon article La peur irrationnelle des drones intelligents, j'avais décrit le drone comme la continuation à l'ère informationnelle d'une quête commencée à l'âge de la pierre taillée : celle consistant à atteindre l'ennemi sans s'exposer ou en conservant / augmentant la distance. La preuve par la lance, l'arc & la flèche, la catapulte, l'obus, l'avion, le missile, etc.

L'avenir dira si le drone armé constitue, de par sa flexibilité opérationnelle (à moindre coût ?) et ses capacités transfrontalières de pénétration, un début de représailles efficaces - combinant décapitation, attrition et dissuasion - contre les réseaux agiles et nomades qui forment la constellation Al-Qaïda. 

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