mercredi 14 janvier 2015

Pierre Conesa : la contre-radicalisation contre le salafisme djihadiste (vidéo)

Après les attentats du 7-9 janvier 2015 contre le magazine caricaturiste Charlie Hebdo et l'épicerie cacher à Paris ayant causé la mort de 17 personnes, de nombreuses voix se sont élevées – à juste titre – pour réclamer une meilleure action / coordination des services de police, de renseignement, de l'armée et de la justice; bon nombre d'entre elles considérant que la France est tout simplement en guerre contre le terrorisme islamiste (sur son territoire national comme sur les théâtres du Moyen-Orient et d'Afrique) et ferait bien de l'admettre ouvertement. D'autres voix, plus furieuses, sommèrent la communauté musulmanne d'afficher publiquement sa condamnation ferme des attentats et sa désolidarisation complète des mouvances djihadistes.


Aussi louables soient-elles, toutes ces requêtes relèvent peu ou prou de la répression et s'inscrivent un peu trop dans une logique de guerre contre le terrorisme (merci W pour la terminologie !) mais, au final, consistent à apposer un sparadrap sur un cancer généralisé. Très peu de voix ont réclamé des actions multiples et coordonnées de prévention (plus adéquates) et de contre-radicalisation s'inscrivant dans une logique également nécessaire de rapprochement avec la communauté musulmane, et consistant littéralement à "assécher les marais du djihadisme". 


Selon Pierre Conesa, maître de conférences à Sciences-Po et à l'ENA et auteur de « La fabrication de l'ennemi. Comment tuer avec sa conscience pour soi », la politique de contre-radicalisation – déjà implémentée dans plusieurs pays européens et développée dans Diploweb peu après les attentats mentionnés plus haut, comporte trois volets :
  • la politique de prévention qui doit agir en amont sur une population large. Les autorités européennes ont beaucoup investi au début dans des initiatives visant des segments potentiellement à risque (principalement de jeunes musulmans). Cet axe a finalement été réduit car mélangeant des discours différents sur d’hypothétiques populations à risque, son efficacité était difficile à prouver.
  • la dé-radicalisation, qui consiste à faire changer un individu déjà radicalisé pour lui faire abandonner ses vues.
  • le désengagement qui consiste à convaincre un individu inclus dans un groupe à abandonner ses activités et si possible sa vision du monde; le retrait du groupe ne signifiant pas pour autant la déradicalisation.

Cet effort de contre-radicalisation doit s'appuyer sur des personnes de terrain et associer les collectivités locales, le clergé musulman et les travailleurs sociaux au niveau local. L'ancien haut fonctionnaire du MINDEF insiste également sur la nécessité de changer drastiquement le regard portée sur la communauté musulmane (sept millions de personnes) en France, dont l'immense majorité demeure silencieuse, peu prompte à une revendication communautaire. Contrairement aux clichés et aux accusations trop souvent répandues, cette communauté revendique plutôt le « droit à l'indifférence » (sic). Les détails de la mise en oeuvre de cette politique sont exposés dans ce rapport (téléchargeable en version PDF) sur le site de la Fondation d'aide aux victimes du terrorisme.

Interviewé par le quotidien La Provence, Conesa estime que « les élites musulmanes, qui se retrouvent pourtant en première ligne face aux menaces, ne savent pas communiquer. Même s'il y a des gens très courageux, beaucoup restent dans la victimisation. Il faut un basculement de la communauté [...] Face à cette situation, ils sont obligés de dire qu'en France, on peut caricaturer le Prophète. Si vous acceptez de participer à la lutte contre la radicalisation, vous acceptez un certain nombre de règles républicaines. Mais en cela, ils doivent être aidés par la politique officielle. [...] Les élites musulmanes, qui se retrouvent pourtant en première ligne face aux menaces, ne savent pas communiquer. Même s'il y a des gens très courageux, beaucoup restent dans la victimisation. Il faut un basculement de la communauté. [...] Si vous acceptez de participer à la lutte contre la radicalisation, vous acceptez un certain nombre de règles républicaines. Mais en cela, ils doivent être aidés par la politique officielle. [...] Le premier acte est la parole publique désignant la cible : le salafisme djihadiste et non pas "le terrorisme international", une formule creuse renvoyant aux plus mauvais souvenirs de l'ère GW Bush ! Ce ciblage permettrait déjà de casser le sentiment de stigmatisation collectif des musulmans que des termes comme "islamisme" ou "terrorisme islamiste" entretiennent. La confusion crée la défiance. [...] il faut aussi construire avec les élites musulmanes une relation de travail afin d'éviter les approximations toujours risquées. Il est essentiel qu'un discours théologique accompagne la politique publique et calme les conversions basculant dans la violence. Par ailleurs, le Bureau des cultes doit quitter le ministère de l'Intérieur pour être rattaché à Matignon ou au ministère de la Justice. C'est indispensable pour conduire avec les élites musulmanes une action qui ne les fasse pas passer pour des indics de la police. Enfin, il faut une plate-forme de coordination de cette politique qui puisse travailler avec les acteurs privés et publics (spécialistes de l'islam et de la communication, psychologues, associations...) pour diffuser des messages théologiques de dénonciation du djihad et des contre-discours en choisissant les médias les plus adéquats tout en coordonnant les missions de prévention. »

En savoir plus :
  1. Pierre Conesa : Quelle politique de contre-radicalisation en France. (Fondation d'aide aux victimes du victimes, document PDF)
  2. Pierre Conesa : Contre-radicalisation : que faire ? (Diploweb)
  3. Pierre Conesa : “Il faut étudier tous les lieux de radicalisation, pas seulement la prison" (La Provence)

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