samedi 28 novembre 2015

Un étrange clash aérien dans le ciel... turc ou syrien ?

Dans la matinée du mercredi 25 novembre 2015, un bombardier tactique russe SU-24 en opération près de la frontière turco-syrienne a été abattu par un chasseur turc F-16 après avoir violé l'espace aérien turc pendant 17 secondes. Les deux pilotes ont pu s'éjecter de leur appareil détruit mais l'un a été tué par des rebelles turkmènes de Syrie dans sa descente en parachute et l'autre a été récupéré par des équipes héliportées de commandos russes et iraniens. Cet incident a donné lieu à une grave crise diplomatique entre Ankara et Moscou et suscite quelles interrogations essentiellement techniques.


Avant de poursuivre, quelques exemples sommaires permettront de mieux se projeter dans l'univers de l'aviation militaire.

À bord d'un chasseur/bombardier volant à 900-2000 km/h (250-555 mètres/seconde), un pilote qui hésite, réagit ou manoeuvre pendant 5-10 secondes peut aisément violer un espace aérien. Ce type d'incidents est assez régulier au-dessus de la Mer baltique, du Moyen-Orient (Israël, Jordanie, Syrie, Irak, Iran, Turquie) et de la frontière Grèce-Turquie, théâtres plus ou moins imprégnés d'une ambiance de guerre froide... ou tiède.

En lisant le paragraphe précédent dans votre bombardier tactique ou votre avion de reconnaissance lancé à 1400 km/h (388 mètres/seconde), vous avez pénétré dans mon espace aérien de 3,8 km pendant 10 secondes. Malheureusement, je patrouillais dans le coin avec mon chasseur. Vous prenez conscience de votre bévue et faites immédiatement demi-tour pendant que je vous « illumine » avec mon radar puis décoche un missile air-air à 4900 km/h (1300 mètres/s). L'alerte missile sature votre cockpit et votre casque. Boum ! Vous vous éjectez à temps de votre appareil en flammes, ouvrez votre parachute et atterrissez sain et sauf en territoire... ami ou ennemi ? Une demi-heure plus tard, une grave crise diplomatique et militaire éclate entre nos deux nations.


Effrayés par un tel scénario depuis la guerre froide, les Etats-Unis, la Chine et la Russie mettent tout en œuvre pour l'éviter et ont donc forgé des protocoles de sécurité dans le cadre d'un mémorandum d'entente. Ainsi, leurs aviations et leurs marines sont tenues de communiquer sur des canaux spécifiques de transmission d'urgence pendant que leurs états-majors maintiennent une communication ouverte au sol. Un mémorandum du même type a été signé par Washington et Moscou en octobre 2015 afin d'éviter tout clash dans le ciel syrien entre l'US Air Force/Navy et la Voyenno-Vozdushnye Sily Rossii (Военно-воздушные cилы России). Corollairement, cette « diplomatie aérienne et maritime » prévaut entre la Russie et les pays membres de l'OTAN sur un mode tacite, faute d'un mémorandum couché sur papier.

Un Tornado de la Royal Air Force intercepte un TU-95 Bear russe

En cas de violation d'espace aérien, les chasseurs essayent d'abord d'établir un contact visuel et/ou radio avec l'appareil incriminé, puis de l'escorter dans sa trajectoire de sortie. En cas de refus d'obtempérer, un ou plusieurs tirs de semonce font office d'ultime avertissement avant la destruction de l'appareil. Ainsi, les aviations occidentales et celle russe ont accumulé une expérience des violations accidentelles d'espaces aériens et des « provocations » réciproques (ou stress tests ?), et ont su éviter autant d'incidents fâcheux que possible.

En plus clair, « ne tirez pas sur cet avion ! » (américain, russe, chinois, européen, etc)... et « attendez les ordres ! »

Toutefois, des moyennes puissances militaires comme la Turquie ne sont ni suffisamment préparées ni suffisamment expérimentées pour ces situations plus ou moins critiques, malgré un environnement stratégique sentant le soufre et la poudre.

Or, la Turquie était inéluctablement informée des opérations aériennes de la Russie près de sa frontière avec la Syrie, de surcroît en tant que membre de l'OTAN. En outre, ses chasseurs F-16 Falcon et F-4 Phantom patrouillent constamment près de cette frontière.

Dans une lettre adressée au secrétaire général des Nations-Unies, les autorités turques stipulaient que « deux avions SU-24, de nationalité inconnue, ont approché l'espace aérien turc dans la région du Hatay/Yayladagi. Les avions en question ont été avertis 10 fois sur une période de 5 minutes via un canal d'urgence et ont été priés de modifier leur cap vers le sud. En dépit de ces avertissements, les deux avions, à une altitude de 19 000 pieds, ont violé l'espace aérien turc de 1,36 miles en profondeur et 1,15 miles en longueur pendant 17 secondes à 9h24mn05s heure locale. »
Pour peu que d'autres états veillent aussi jalousement que la Turquie sur leurs espaces aériens pour une dizaine de secondes (et 2,31 km en profondeur sur 1,85 kilomètre en longueur), de nombreux avions civils comme militaires seraient abattus tous les jours dans le monde entier.

Un chasseur F-16 Falcon de la Turkish Air Force

En octobre 2015, des F-16 de la Turkish Air Force avaient intercepté un chasseur russe SU-30 dans leur espace aérien et l'avaient forcé à faire demi-tour sous escorte vers la Syrie. La Russie avait invoqué de mauvaises conditions météorologiques et on peut supposer, à juste titre, que cette violation s'étendait au-delà d'une dizaine de secondes et d'un ou deux kilomètres en profondeur/longueur. Pourquoi l'aviation turque a-t-elle procédé autrement en abattant le SU-24 russe dans la matinée du 24 novembre ?

Un malheur ne venant jamais seul, les médias et les réseaux sociaux ont vite scruté quelques incohérences significatives. Conformément aux affirmations d'Ankara, l'avion russe aurait violé l'espace pendant 17 secondes mais a été averti « dix fois sur une période de 5 mn » par la chasse turque. Dans les cieux turques, 5 mn = 17 secondes de violation d'espace aérien = un avertissement toutes les 1,7 secondes ! Just wonderful.

La version turque des faits devint d'autant moins crédible suite aux déclarations d'un officiel américain sous couvert de l'anonymat : « la signature thermique de l'avion russe d'attaque au sol indique qu'il a été abattu dans l'espace aérien syrien après une brève incursion de 17 secondes. »

Quel mouche a donc piqué les autorités turques pour qu'elles prennent une initiative aussi insensée (pour 17 secondes ou 5 mn ?) tant sur le plan militaire que diplomatique ?

En-deça du brouhaha médiatique et des roulements de mécaniques, les Etats-Unis d'une part et l'OTAN d'autre part, ont certainement infligé une volée de bois vert à la Turquie pour cette bavure, qualifiée de « coup de poignard dans le dos » par le président russe. Aux yeux des grandes puissances, ce dangereux jeu turc n'en vaut pas la chandelle.

Parallèlement, la Russie est loin d'être immaculée conception dans cet incident qui, au-delà des cris d'ofraie, n'aurait pas pour autant déclenché une troisième guerre mondiale.

Dotée d'une longue et solide expérience, l'aviation russe n'utiliserait pas un avion d'attaque au sol (tel que le SU-24 : lent, très peu manoeuvrant et dépourvu de radar air-air) pour « provoquer ou titiller » des chasseurs F-15 / F-16 spécialement conçus pour le combat aérien a fortiori dans une zone de guerre tiède. Les stress tests sont dévolus aux bombardiers stratégiques TU-95 Bear et aux chasseurs SU-30 / Mig-29, notamment au-dessus du détroit de Bering et dans les cieux scandinaves, baltes ou britanniques.

Le bombardier tactique léger SU-24 Fencer

Quand les TU-95 ou SU-30 russes pénètrent ou frôlent l'espace aérien d'un pays scandinave ou balte, leurs pilotes savent à quoi s'en tenir : sauf coup de théâtre, leur homologues de l'OTAN à bord de leurs chasseurs F-15 / F-16 ne feront jamais feu. Réciproquement, les pilotes d'un P-8 Orion ou un RC-135 de l'OTAN pénétrant ou frôlant l'espace aérien russe savent parfaitement que leurs homologues russes à bord de leurs chasseurs SU-30 / Mig-29 n'appuieront pas sur le bouton rouge.

En 2014 et 2015, l'aviation turque a violé l'espace aérien grec à respectivement 2244 et 1443 reprises sans le moindre incident. La ruine de L'État grec affecte lourdement la maintenance et les approvisonnements en carburant de sa force aérienne qui ne peut que regarder sans réagir. Néanmoins, les membres de l'OTAN se gardent de tout « feu ami » et doivent dépasser leurs rivalités séculaires...

En octobre 2015, deux chasseurs turcs F-16 furent « harcelés pendant 5 minutes 40 secondes » (sic) par un Mig-29 russe dans l'espace aérien.... syrien ou turc ? Quelques jours plus tôt, un drone fortement supposé de nationalité russe fut abattu par l'aviation turque.

Les récurrents contacts rapprochés entre chasseurs turcs et chasseurs russes auraient-ils électrisé l'ambiance au-dessus de la frontière turco-syrienne ? La Russie a-t-elle correctement évalué le comportement et l'humeur de la Turquie ? Prompte à percevoir l'OTAN comme un bloc homogène et synchrone, Moscou aurait-elle projeté « la lettre et l'esprit » des armées est-européennes / scandinaves / baltes sur son voisin turc ? Aurait-elle de facto présupposé que l'aviation turque ne ferait jamais feu sur ses appareils ?

La Turquie est, à certains égards, un membre à part de l'OTAN et n'hésite pas à se montrer plus agressive que ses partenaires occidentaux dans sa politique syrienne, irakienne et surtout kurde. Ankara ne fait pas de fioritures quant il s'agit de déployer ses troupes en terre kurde-syrienne/irakienne ou de bombarder les factions kurdes locales (PKK, YPK, Peshmerga), peu importe l'avis des états voisins, de l'Europe et des Etats-Unis. Par ailleurs, le SU-24 russe récemment abattu par l'aviation turque pilonnait une zone tenue par des rebelles turkmènes de Syrie. En mi-novembre 2015, Ankara avait sommé Moscou de mettre fin à ses frappes aériennes contre dans cette région peuplée de communautés turkmènes, considérées comme des citoyens turcs par leur mère-patrie ottomane. De plus, la Russie et la Turquie sont militairement engagées dans une guerre par procuration : l'une soutenant et protégeant le régime de Bachar el-Assad, l'autre assistant et approvisionnant l'Etat Islamique.

Tous ces facteurs n'ont fait qu'accroître la tension entre Moscou et Ankara et cette réalité a grandement échappé aux projecteurs médiatiques.

D'autres détails techniques ont probablement pesé dans ce clash aérien entre la Turquie et la Russie.

Les armées de l'OTAN naviguent avec le GPS américain tandis que celles russes naviguent avec le système russe de géolocalisation Glonass. Malgré une précision graduellement augmentée, ce dernier compte à ce jour un peu moins de satellites et deux fois moins de plans orbitaux que son concurrent américain. Des écarts éventuels de positionnement entre l'aviation turque et l'aviation russe expliquent mieux les différences entre la version turque et celle russe des faits au-dessus d'une frontière turco-syrienne assortie d'un relief montagneux et d'une géographie politique plutôt complexe.


Last but not least : les pilotes de l'avion russe abattu n'ont peut-être pas entendu les avertissements de l'aviation turque car la radio VHF R-682 équipant le SU-24 nécessite un module additionnel VHF/UHF pour les transmissions d'urgence. L'aviation russe aurait-elle commis l'erreur de ne pas installer ce dispositif dans un appareil censé opérer à proximité de la frontière turco-syrienne et des patrouilles aériennes de la Turkish Air Force ?

Parfaitement conscients du risque d'escalade, les Etats-Unis et l'OTAN ont appelé la Russie et la Turquie à calmer le jeu. En vain.

Ankara refuse de s'excuser auprès de Moscou pour avoir abattu le bombardier SU-24. La Russie muscle ses capacités de défense aérienne en Syrie : son croiseur Moskva mouillle près de Lattaquié, ses systèmes anti-aériens S-400 sont déployés sur la base militaire de Hmeimim et ses avions d'attaque au sol sont escortés par les chasseurs SU-30. Nul doute que les Russes mettront en œuvre leur savoir-faire en A2/AD (Anti Access/Area Denial) contre des Turcs qui envisageaient de créer une safe zone dans le nord de la Syrie pour leur aviation et leurs troupes. Un mois plus tôt, le parlement turc avait voté l'extension du mandat autorisant le déploiement de troupes turques en Syrie et en Irak.

Vu de Moscou, de Damas et peut-être de Bagdad, la Turquie n'est ni plus ni moins qu'un prédateur territorial qu'il faut contenir. A-t-elle offert une aubaine inespérée à Moscou en tirant sur ce SU-24 ?

Pour couronner le tout, la Russie n'a pas été avare en représailles contre les rebelles turkmènes opérant près de la zone du crash de l'avion récemment abattu : « les zones concernées ont essuyé pendant une longue durée des frappes massives des bombardiers russes et de l'artillerie des forces gouvernementales syriennes [...] Tous les terroristes et les autres groupes obscurs qui opéraient dans la région ont été détruits. » 

La perspective d'une guerre limitée ou totale entre la Russie et la Turquie au Moyen-Orient glacent littéralement le sang. Jusqu'où iront le président russe Vladimir Poutine et le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan ? Ces deux fortes personnalités à la tête de régimes durs feront-ils preuve de pondération et de retenue ? 

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